La semaine dernière à la une du National Post, un journaliste a proposé de démolir la maison centenaire du 24, promenade Sussex, à Ottawa. « Rasez-la et faites-en un parc ! Si le premier ministre a besoin d’une résidence officielle, on peut faire mieux que le 24 Sussex », écrit-il.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Sale temps pour le patrimoine canadien… Imaginez qu’un chroniqueur français demande la démolition de l’Élysée ? Ou un Britannique qui propose de raser le 10, Downing Street, un Américain, la Maison-Blanche ? Les chances sont minces. En général, ces nations sont attachées à leurs symboles patrimoniaux. 

PHOTO FOURNIE PAR LE GOUVERNEMENT DU CANADA

Le 24, promenade Sussex, résidence officielle du premier ministre du Canada

Il faut dire que la demeure où a grandi Justin Trudeau — du temps où son père l’occupait dans les années 70 — est négligée depuis fort longtemps. Les dernières rénovations majeures remontent à… 1951. La Commission de la capitale nationale estime que la résidence, vacante depuis quelques années, est dans un état si critique qu’il en coûterait 34,5 millions pour la remettre en état.

Aucun élu ne souhaite imposer une facture aussi salée aux contribuables pour se loger. À ce prix, ce serait plus économique qu’un premier ministre occupe, durant son mandat, un étage complet du Château Laurier ; cet hôtel dont l’agrandissement, par ailleurs, risque de défigurer ce « lieu historique national ». Au grand dam des défenseurs du patrimoine, comme Phyllis Lambert, qui a qualifié le projet de « grotesque ».

Péril en nos demeures

Comment pouvons-nous être aussi indifférents aux choses du passé ? En dépit de la création de commissions sur les monuments historiques et de lois sur le patrimoine culturel, les administrations publiques peinent toujours à protéger les bâtiments anciens.

Après avoir laissé à l’abandon des immeubles pendant des décennies, les autorités ont souvent recours à des raisons de sécurité ou de coûts pour justifier leur décision de démolir des monuments. Drôle de gestion du patrimoine.

Au Québec, plusieurs maisons classées patrimoniales sont négligées et laissées aux quatre vents, même si les municipalités reconnaissent leur intérêt architectural. Pensons à la maison Charbonneau à Laval, à la maison Degneau à Carignan, à la villa Livernois à Québec. 

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La maison Boileau

En novembre 2018, la disparition de la maison Boileau à Chambly a indigné de nombreux citoyens. La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, avait même déclaré que cette démolition soulevait « des questions fondamentales en matière de protection et de préservation du patrimoine québécois […]. Nous devons collectivement prévenir d’autres cas semblables ». La députée de Montarville a alors proposé de doter les municipalités d’un programme d’aide à la restauration, ainsi que d’un répertoire identifiant les biens patrimoniaux à risque. Il faudrait concrétiser ces bons souhaits.

Le Montréal de l’avenir

Depuis 10 ans, nos élus se réjouissent du boom immobilier au Québec. Et des nombreuses mises en chantier de condos et de projets d’habitations de luxe et de prestige qui pullulent dans des quartiers comme le Vieux-Montréal et Griffintown.

Hélas, peu de voix s’élèvent pour déplorer le triste sort réservé à nos immeubles mythiques et historiques.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Le Silo no 5

Avec la future mise en valeur du secteur de la Pointe-du-Moulin et du Silo no 5 par Devimco, puis celle des terrains de l’ancienne brasserie Molson par un autre consortium d’acheteurs privés, c’est toute la silhouette portuaire de Montréal qui va se payer un lifting ! Sans remettre en question l’expertise de ces promoteurs, la vigilance est de mise. Plus que jamais, les autorités doivent avoir à l’œil la gestion du patrimoine urbain. Pour ne pas dilapider nos trésors du passé.

Au début du mois, Jean-François Nadeau, du Devoir, a consacré une chronique à l’ex-École du meuble au centre-ville de Montréal. Ce joyau architectural de style Beaux-Arts, où Borduas a enseigné, est aussi laissé à l’abandon depuis des décennies sans que personne y prête attention. Comme lui, on s’inquiète pour la sauvegarde de ces lieux qui font partie de l’héritage montréalais. Tout en restant ouvert aux constructions nouvelles et au développement.

Mettre en valeur les biens patrimoniaux n’est pas incompatible avec le progrès. 

« Ce que l’avenir partage avec l’Histoire, c’est cette lutte permanente entre l’intérêt général et les intérêts individuels, parfois concordants, souvent contradictoires », a écrit le romancier Marc Dugain. Il faut apprendre à voir l’avenir dans les choses passées.