Depuis qu’un bombardement aérien a semé l’horreur dans un centre de détention en Libye, début juillet, il n’est plus possible de se mettre la tête dans le sable. Renvoyer des migrants vers ce pays équivaut à les envoyer à la mort.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Le raid du 2 juillet a frappé une prison relevant du gouvernement d’union nationale qui se bat pour préserver le contrôle sur la capitale, Tripoli. Et qui fait face à l’offensive militaire de l’homme fort de l’est du pays, le général Khalifa Haftar, dont l’armée est vraisemblablement responsable du funeste bombardement.

PHOTO MAHMUD TURKIA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Centre de détention de migrants de Tripoli, capitale de la Libye

Bilan de l’attaque : une cinquantaine de morts et 130 blessés, dont des femmes et des enfants, dans ce centre où étaient incarcérés quelque 600 migrants.

Cette tragédie a braqué crûment les projecteurs sur la stratégie déployée par l’Union européenne afin de freiner l’afflux de migrants via la Méditerranée.

En gros, depuis deux ans, l’Europe forme, outille et paie les garde-côtes libyens afin qu’ils stoppent les bateaux de migrants en route vers ses côtes. Tout en mettant des bâtons dans les roues des bateaux de sauvetage dont les opérations sont pratiquement paralysées.

Cette politique a permis de réduire considérablement le nombre de demandeurs d’asile qui réussissent à débarquer en Europe : en un an, il a chuté de 83 %. Mais ce « succès » s’accompagne d’une facture humaine terriblement lourde. D’abord, parce qu’en absence de bateaux de sauvetage en Méditerranée centrale, le risque de mourir en mer a été multiplié par quatre. Ensuite, parce que les migrants interceptés par les Libyens sont massivement dirigés vers des centres de détention abjects.

En 2018, plus de la moitié (53,7 %) des 28 387 migrants arrêtés en mer ont été renvoyés en Libye, où la vaste majorité a atterri en prison.

Le mot prison traduit mal la réalité de ces camps où les migrants vivent dans des conditions insalubres, sont assoiffés et affamés, battus, torturés et violés.

Leurs geôliers, tout comme les garde-côtes qui les ont arraisonnés en mer, sont souvent de mèche avec les milices et mafias locales qui exploitent un véritable système d’esclavage.

Les migrants africains sont soumis à des tentatives d’extorsion quand ils ne sont pas carrément vendus et revendus, tant qu’ils gardent une valeur marchande.

Après, on les laisse mourir en détention, ou on les jette dans le désert. Même que parfois, on les met de force sur une embarcation en route vers l’Europe…

Médecins sans frontières a été parmi les premiers à dénoncer, dès l’automne 2017, l’hypocrisie de la politique européenne qui consistait à sous-traiter le traitement du flux migratoire sur la Méditerranée à la Libye, ses milices, ses groupes armés et criminels. Tout en fermant les yeux sur le coût humain de cette opération.

La situation dans les prisons libyennes était déjà épouvantable, à l’époque. Elle ne s’est pas améliorée depuis. Par contre, avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement anti-immigration en Italie, le mur autour de l’Europe est devenu pratiquement infranchissable. Les bateaux de sauvetage ne patrouillent plus dans la mer. Et les désespérés qui se jettent à la mer finissent en majorité par retourner à leur point de départ.

Depuis trois mois, la guerre civile qui s’est rallumée en Libye s’ajoute à ce portrait déjà sombre. Selon le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), quelque 5600 migrants sont actuellement incarcérés dans les centres de détention libyens. Les deux tiers (3800) sont enfermés dans des bâtiments voisins des zones de combat. Le HCR affirme qu’ils doivent être évacués d’urgence si on veut éviter d’autres carnages.

Les risques courus par ces prisonniers sont tels qu’il n’est pas exagéré de comparer le renvoi des demandeurs d’asile vers la Libye à l’épisode du Saint Louis, ce bateau qui transportait 600 Juifs allemands et qui avait été refoulé par Cuba, les États-Unis et le Canada au printemps 1939. Plus du quart des quelque 900 réfugiés ramenés en Europe ont péri pendant le conflit mondial qui a suivi.

Dans le contexte actuel — conditions de détention cruelles et risque de mourir en mer —, les chances de survie des migrants africains coincés en Libye ne sont pas tellement plus élevées ! Et il est impossible de dire, aujourd’hui, qu’on ignore ce qui se passe dans les geôles libyennes.

Le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont lancé la semaine dernière un appel à la communauté internationale en général et à l’Europe en particulier, leur demandant de faire cesser les renvois de migrants vers la Libye, de faire pression sur les divers acteurs libyens en les menaçant de leur couper toute aide s’ils continuent à mettre les migrants en prison, de répartir les rescapés de l’enfer libyen entre différents pays, dont le Canada. Et d’autoriser les bateaux de sauvetage à reprendre la mer.

Mais pour cela, il faudra un sérieux changement de cap et de perspective, permettant de voir les migrants en fuite comme des êtres humains en danger de mort, et non comme une nuisance et du matériel de propagande politique.