Une première carte truffée d’erreurs. Une deuxième version qui fait encore des mécontents. Des problèmes créés par Québec qu’on demande aux municipalités de régler. L’établissement des « zones d’intervention spéciale » qui définissent les secteurs inondables où il sera interdit de reconstruire a mené à des cafouillages de la part du gouvernement Legault. C’est difficile à justifier.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Deux ans après les inondations de 2017, celles du printemps dernier ont mené à une prise de conscience au Québec. Personne ne veut rejouer dans ce film. Reconstruire des bâtiments inondés qui sont à risque de l’être à nouveau est une perte de ressources qui conduira à des drames évitables. En construire de nouveaux dans ces mêmes zones serait carrément irresponsable.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Une bonne préparation aurait évité qu’un exercice relativement simple ne vienne ajouter à la confusion et au mélodrame », souligne Philippe Mercure.

Le gouvernement Legault l’a compris et a agi promptement. Le 17 juin, il a annoncé un moratoire pour empêcher la construction et la reconstruction dans les zones les plus à risque. L’objectif : empêcher les aberrations le temps que le gouvernement mette sur pied un véritable plan d’aménagement du territoire, prévu pour décembre prochain. Ce décret rapide était nécessaire. Il fallait à tout prix éviter une course aux permis de reconstruction en zone inondable.

Mais le diable est dans les détails et il ne s’est pas gêné pour s’y infiltrer. Comment définir une zone inondable ? 

Après les inondations de 2017, le gouvernement de Philippe Couillard a réalisé que les cartes à ce sujet étaient de qualité très inégale dans la province. En 2018, il a débloqué 20,5 millions et demandé aux scientifiques d’en pondre de nouvelles. Le hic, c’est que ces cartes ne sont pas toutes prêtes – l’échéancier a été fixé à la fin de 2020.

Pour affirmer qu’une maison se trouve en zone inondable, le gouvernement a donc défini trois critères. Soit cette maison se trouve dans une zone susceptible d’être inondée tous les 20 ans, telle que définie par les anciennes cartes (des zones où la construction, de toute façon, était déjà interdite). Soit elle se trouve dans les zones touchées par les crues printanières de 2017, ou encore celles de 2019.

Ces critères sont pleins de bon sens et simples à appliquer. Mais la première version de la carte des zones visées par le moratoire, publiée en juin, a pourtant provoqué un tollé. Des municipalités complètes qui n’ont jamais été inondées se retrouvaient soudainement en zone inondable. Québec a admis que ses données étaient inexactes, a tenu des consultations publiques et a publié une nouvelle carte lundi dernier.

Si cela a corrigé la majorité des problèmes, il reste des aberrations. Des citoyens qui n’ont jamais eu la moindre goutte d’eau dans leur sous-sol se sont encore fait dire que leur maison se trouve en zone inondable. On peut comprendre leur stupéfaction et leur frustration. Vivre en zone inondable, ça veut dire voir la valeur de sa propriété chuter drastiquement. Cela peut entraîner de sérieuses difficultés à contracter une hypothèque et une assurance. Et le moratoire interdit aux citoyens touchés de rénover leur maison.

La ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, s’est faite rassurante et a mis en place un processus pour corriger les « imprécisions qui pourraient subsister ». Québec admet donc ses erreurs et corrige le tir, mais il reste que l’opération sent l’improvisation. C’est inexplicable.

Les zones touchées par les inondations de 2017 et de 2019 devraient être connues avec précision par le gouvernement. Et si Québec n’avait pas l’information, il n’avait qu’à contacter les municipalités pour l’obtenir.

Or, celles-ci affirment n’avoir jamais été consultées avant le dévoilement des cartes.

Pascale Biron, professeure d’hydrogéomorphologie à l’Université Concordia, se dit « perplexe » face aux différentes moutures des cartes. Elle juge que l’exercice était « relativement simple » et se demande comment on a pu présenter un document aux citoyens avant de le valider auprès des autorités municipales.

« Le fait qu’on puisse réviser plusieurs fois la carte envoie un drôle de message. C’est comme si on pouvait négocier le fait qu’on soit ou non dans une zone inondable ! Il me semble qu’on aurait dû arriver avec un document blindé, appuyé sur des données », dit-elle. Tout ce que le gouvernement avait à faire, c’était en effet de dire où l’eau s’était rendue en 2017 et en 2019. Il s’agit de faits, pas d’opinions sujettes à interprétation.

L’autre problème est que le gouvernement déverse maintenant la responsabilité de corriger ses erreurs dans la cour des municipalités.

Les citoyens qui jugent aujourd’hui s’être fait injustement déclarer en zone inondable par Québec ont en effet jusqu’au 19 août pour le faire savoir… à leur municipalité. Tout ça au cœur de l’été, alors que bien des employés municipaux – et des citoyens eux-mêmes – sont en vacances.

Les intentions du gouvernement, dans ce dossier, sont les bonnes. C’est l’exécution qui cloche. Parce qu’elles touchent à leur maison, à leurs biens et à leur milieu de vie, les inondations sont un sujet émotif pour les citoyens. Dans le cas des zones d’intervention spéciale, une bonne préparation aurait évité qu’un exercice relativement simple ne vienne ajouter à la confusion et au mélodrame.