« Quelle est votre appartenance ethnique ? »

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

C’est sur un ton accusateur que la représentante de l’administration Trump, Kellyanne Conway, lance cette question au journaliste Andrew Feinberg, correspondant à la Maison-Blanche pour Breakfast Media.

Ses propres ancêtres, précise-t-elle, ont des origines irlandaises. Et vous, quelles sont les vôtres ? demande-t-elle avec insistance. Le journaliste lui répond que cette question n’est pas pertinente. Il veut juste savoir dans quel pays les quatre démocrates progressistes qui subissent depuis dimanche les foudres de Donald Trump doivent-elles retourner exactement. Une question légitime, mais qui restera sans réponse.

Cet incident honteux s’est déroulé hier à la Maison-Blanche. Il braque les projecteurs sur le climat délétère qui règne aujourd’hui à Washington, capitale du pays que l’on a longtemps considéré comme un modèle de démocratie et qui a fait du concept de melting pot sa marque de commerce.

Le journaliste qui, soit dit en passant, porte un nom à consonance juive, ne fait que son travail. Et voilà qu’il est sommé de révéler publiquement ses propres origines.

Nous ne sommes pas à Berlin dans les années 30 ni dans l’URSS de Staline, où différents groupes ethniques étaient successivement montrés du doigt et envoyés au goulag. Non, nous sommes aux États-Unis en 2019.

Cette seule scène a de quoi donner la chair de poule. Elle clôt trois jours de gazouillis présidentiels où quatre élues démocrates à la peau basanée se font dire et redire de « rentrer chez elles » si elles n’aiment pas « notre » pays.

Ces tweets visent à saper la légitimité de ces jeunes politiciennes, à diviser la classe politique entre « nous » et « elles », entre ceux qui ont le droit de critiquer et ceux qui n’en ont pas le droit, ceux qui font partie de la courtepointe américaine et ceux qui n’y figurent qu’à titre conditionnel, comme des invités qui n’ont qu’à s’en aller s’ils ne sont pas contents.

Des quatre membres de ce que l’on appelle la « brigade » progressiste démocrate ciblée par Donald Trump, une seule, Ilhan Omar, est née à l’étranger, mais elle a été naturalisée il y a une vingtaine d’années. Une autre, Rashida Tlaib, est née aux États-Unis de parents palestiniens. La troisième, Ayanna Pressley, est une Afro-Américaine. La quatrième, Alexandria Ocasio-Cortez, est née dans le Bronx. Sa mère est bien originaire de Porto Rico, mais il s’agit d’un territoire américain…

PHOTO J. SCOTT APPLEWHITE, ASSOCIATED PRESS

Les politiciennes démocrates Rashida Tlaib, Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Alexandria Ocasio-Cortez

Peu importe : à cause de la couleur de leur peau, de leurs allégeances politiques et sans doute aussi à cause de leur sexe, ces femmes tombent, aux yeux du président Trump, dans la catégorie de ceux qui peuvent à tout moment se faire montrer la porte. On est dans le racisme à l’état pur.

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On peut toujours mettre ce déferlement de haine sur le compte des récents déboires politiques de Donald Trump. Car ce dernier en arrache depuis le début de l’été. Fin juin, il y a eu cette décision de la Cour suprême des États-Unis l’empêchant de poser une question sur la « nationalité » dans le prochain recensement. La semaine dernière, son ministre du Travail, Alexander Acosta, a dû démissionner, emporté par l’affaire Jeffrey Epstein, ce milliardaire accusé d’exploitation sexuelle de mineures.

Et puis il y a eu cette annonce de rafle contre des sans-papiers établis aux États-Unis. Le coup de filet devait avoir lieu le week-end dernier. Mais… il ne s’est jamais produit.

Pourquoi ? Parce la rafle projetée a soulevé un mouvement d’opposition à travers le pays, que des maires des villes ciblées ont appelé les migrants à exercer leurs droits – notamment celui de ne pas ouvrir la porte quand on vient les chercher – , parce que les corps policiers municipaux ont refusé de participer à l’opération.

Bref, pas de question sur la nationalité, pas de rafle, plus d’Acosta. Le président Trump avait de quoi être frustré. Et il a vomi son fiel sur quatre jeunes politiciennes qui font souffler un vent de fraîcheur chez les démocrates.

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Donald Trump a-t-il franchi un seuil au-delà duquel ses déclarations finiront par se retourner contre lui ?

Ce n’est malheureusement pas sûr. D’abord, parce que de déclaration en déclaration, l’opinion publique américaine finit par s’habituer au pire.

Notons que Donald Trump n’en était pas à sa première incursion sur le terrain du racisme. Lui qui a forcé Barack Obama à exhiber son acte de naissance pour prouver qu’il était né aux États-Unis, qui a déjà traité les Mexicains de violeurs, qui a soutenu qu’un juge noir ne pouvait pas être impartial et qu’un immigrant norvégien vaut mieux qu’un immigrant haïtien, lui qui avait refusé de dénoncer une manifestation suprémaciste à Charlottesville, n’a fait que pousser la haine plusieurs coches plus loin.

« C’est la forme la plus insidieuse de démagogie raciste », affirme l’écrivain Douglas A. Blackmon cité dans le New York Times. Selon l’auteur de L’esclavage sous un autre nom, avec ses dernières déclarations, Donald Trump est maintenant allé au-delà des préjugés raciaux des années 50 « pour embrasser la mentalité suprémaciste du début du XXe siècle ».

Dans l’immédiat, ces salves verbales auront eu pour effet de rapprocher les deux clans démocrates, à un moment de frictions entre l’aile gauche et le reste du parti. Dans un geste de ralliement, la Chambre des représentants, dominée par les démocrates, s’apprête à voter sur une proposition condamnant les tweets de Donald Trump.

Côté républicain, la réaction a été… en dessous de tout.

À peine une poignée d’élus ont qualifié les dernières attaques présidentielles de racistes. D’autres s’en sont éloignés prudemment, les mettant sur le compte d’une « erreur ». Tout en profitant de l’occasion pour décocher quelques flèches aux élues ciblées par Donald Trump.

La palme de la récupération politique va au leader de la majorité au Sénat, Mitch McConnell. En conférence de presse, hier, il n’a jamais critiqué nommément Donald Trump, mais s’en est pris à la rhétorique politique qui s’enflamme, selon lui, autant chez les démocrates que chez les républicains.

Il a ensuite donné quelques exemples de déclarations supposément incendiaires. Elles sont toutes attribuables… aux politiciennes ciblées par Trump.

Autrement dit, au lieu de se distancier de l’attaque vicieuse du président, il en a rajouté. Se rangeant, comme la majorité des républicains, derrière un président qui ne cesse de tirer sa propre fonction vers le bas. C’est à se demander quelles limites Donald Trump devra dépasser pour qu’ils finissent par se réveiller.