Le moratoire sur la construction en zone inondable annoncé cette semaine est essentiel pour éviter de s’enliser davantage. Mais beaucoup d’autres gestes seront nécessaires pour en arriver à une gestion intelligente des secteurs vulnérables.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Dans les zones identifiées comme « 0-20 ans » (susceptibles d’être inondées au moins une fois toutes les 20 ans) ainsi que dans celles qui ont été envahies par les eaux cette année ou en 2017, la reconstruction de bâtiments trop endommagés, de même que les constructions neuves, sont interdites jusqu’à nouvel ordre.

Près des trois quarts des municipalités (plus de 813 sur les 1103 que compte la province) sont touchées par cette zone d’intervention spéciale (ZIS). Le but : endiguer la délivrance de permis dans des secteurs qui risquent d’être inondés à la prochaine occasion. Arrêter les frais, le temps qu’on y voie plus clair. Un geste significatif qui mérite d’être salué.

L’administration Legault a fait preuve de détermination depuis le début de cette crise. Mais pour vraiment « améliorer la gestion des zones inondables », comme elle le mentionne dans son décret, il faudra davantage. Il faudra une bonne dose de courage politique.

Pour l’instant, Sainte-Marthe-sur-le-Lac est la seule zone inondable qui échappe au moratoire. Qu’on soit d’accord ou non avec ce choix, il faut reconnaître que le gouvernement a raison de parler d’un cas à part, puisque c’est la rupture de la digue qui est ici en cause. Mais justement, il doit demeurer cohérent et ne pas diluer son décret en y multipliant les exceptions – comme cela risque de lui être demandé lors des consultations publiques du 4 juillet prochain. Et ce n’est qu’un début.

PHOTO SÉBASTIEN ST-JEAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Pour l’instant, Sainte-Marthe-sur-le-Lac est la seule zone inondable qui échappe au moratoire.

Lors de l’annonce de lundi, les ministres des Affaires municipales, de l’Environnement et de l’Énergie partageaient la scène avec des représentants de l’Union des municipalités du Québec et de la Fédération québécoise des municipalités. Les villes étant les premières interpellées lorsque les résidants et les entreprises prennent l’eau, il est normal et souhaitable de les associer aux remises en question qui se préparent. Malheureusement, les scientifiques, avec qui Québec a aussi promis de travailler étroitement, brillaient par leur absence.

En fin de journée lundi, le directeur du Réseau inondations intersectoriel du Québec (RIIISQ), Philippe Gachon, qui a offert l’expertise de son organisme au premier ministre Legault dès avril, n’avait toujours pas été sollicité. On parle pourtant d’une formule exemplaire où les 16 établissements universitaires de la province ont uni leurs forces plutôt que de se concurrencer, appuyée par le scientifique en chef et financée par les Fonds de recherche du Québec (FRQ).

On ne doute pas de la sincérité des ministres impliqués. Leur exigence d’avoir des relevés cartographiques à jour est un bon début. Ce qui nous préoccupe, c’est l’importance qu’ils accorderont aux avis des scientifiques par rapport aux demandes des municipalités. Ces dernières ont toujours pesé très lourd dans la balance… avec les résultats que l’on voit aujourd’hui.

Le gouvernement Legault aura-t-il le courage de tenir compte de ce que les spécialistes prêchent dans le désert depuis trop d’années ?

Par exemple, que ce n’est pas la ligne de 20 ans, mais celle de 100 ans qui devrait primer ? Que la conception, la construction et l’entretien des digues permanentes, que réclament de plus en plus de municipalités, devraient faire l’objet de normes rigoureuses ? Que les acheteurs devraient obligatoirement être informés des risques et des restrictions des terrains et des bâtiments qu’ils convoitent ? Et que la fiscalité, qui rend les municipalités si dépendantes du développement immobilier, doit être revue ?

La ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, a promis son nouveau « cadre normatif » pour décembre. On ne va pas reprocher à un gouvernement de s’activer. Mais compte tenu de l’ampleur de la cartographie à mettre à jour et des pratiques à revoir, il faudra plus de temps pour en arriver à une solution complète, c’est évident.

Les inondations du printemps ont déjà coûté 32 millions de dollars d’indemnités à l’État et la pile de réclamations, qui dépasse les 5600 dossiers, continue de grossir.

Négocier avec des municipalités et des citoyens qui tiennent à leur bord de l’eau ne sera pas facile, mais ça le sera toujours plus qu’avec la nature et les changements climatiques. Ceux-là se servent sans demander la permission et il faut se compter chanceux s’ils ne prennent pas des vies en plus.