Autour de 290 morts et 500 blessés : même incomplet, le décompte macabre était déjà affolant en fin de journée hier. Évidemment, c’est de ces victimes immédiates, et de leurs proches, qu’il faut d’abord se préoccuper dans un moment pareil.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Mais ce faisant, il ne faut pas non plus oublier la population locale, directement touchée elle aussi par de tels attentats. C’est particulièrement vrai pour les Srilankais, qui se trouvent aujourd’hui replongés dans un climat de violence et de peur qu’ils croyaient avoir mis derrière eux avec la fin de la guerre civile.

Le secrétaire à la Défense, le ministère de l’information gouvernementale, l’autorité responsable du développement touristique, l’archevêque de Colombo, les médias : de nombreuses voix se sont élevées au Sri Lanka, hier, pour mettre la population en garde contre la diffusion de rumeurs et d’informations non vérifiées. Le gouvernement a même bloqué l’accès aux réseaux sociaux – une fausse bonne idée, qui a dû compliquer la tâche de beaucoup de gens simplement désireux de se rassurer sur l’état de leurs proches.

De toute façon, nul besoin de Facebook, WhatsApp ou Instagram pour relayer des informations préoccupantes. C’est par Twitter, apparemment pas bloqué, que le ministre des Télécommunications a affirmé, photos de document à l’appui, que les services de renseignements avaient émis, 10 jours auparavant, une mise en garde contre une possible attaque. Et c’est dans une banale conférence de presse télédiffusée que le premier ministre a déclaré ne pas être au courant. Selon plusieurs médias étrangers, ce rapport allait jusqu’à évoquer des attentats suicides contre des églises catholiques, mais personne ne semblait en mesure d’en confirmer l’authenticité hier.

Si une telle mise en garde a bien été émise, le suivi a-t-il été insuffisant ? Ou même carrément inexistant ?

Le gouvernement srilankais ne serait pas le premier à sous-estimer une menace terroriste. Mais il devra s’expliquer rapidement, car dans le contexte local, une telle négligence risque d’être vue comme de l’insensibilité, ou pis encore, à l’égard des minorités visées.

Si les chrétiens (6 % de la population) n’avaient pas, jusqu’ici, été ciblés aussi violemment qu’ailleurs en Asie du Sud-Est ou au Moyen-Orient, tout n’est pas rose non plus. La semaine dernière encore, le Daily Mirror srilankais dénonçait le manque de fermeté de la police face aux menaces de mort, jets de pierres et autres manœuvres d’intimidation dont la communauté méthodiste d’une petite localité avait été la cible à l’occasion du dimanche des Rameaux.

À moins d’un mois du dixième anniversaire de la fin d’une guerre civile, les Srilankais se trouvent aujourd’hui replongés dans un climat de violence et de peur qu’ils croyaient avoir mis définitivement derrière eux. C’est une immense injustice.

Au moment d’écrire ces lignes, ce sinistre chapelet d’attentats coordonnés n’avait toujours pas été revendiqué, laissant le champ libre à toutes les spéculations sur les auteurs et leurs motifs. Une piste, toutefois, doit être écartée d’emblée : celle d’une fatalité inhérente à la complexité du pays lui-même. Les actes terroristes, si spectaculaires soient-ils, demeurent des aberrations marginales partout où ils se produisent – c’est d’autant plus vrai qu’ils sont souvent téléguidés, au moins en partie, de l’extérieur des frontières.

Après avoir subi plus de 25 ans d’une guerre civile sanglante qui a envoyé des centaines de milliers d’entre eux sur les chemins de l’exil, les Srilankais étaient bien engagés dans la reconstruction, bien qu’encore fragile, de leur pays et de leur économie. S’ils réussissent à poursuivre sur cette lancée, sans se laisser distraire ni diviser par l’épreuve qui vient de s’abattre sur eux (s’ils réussissent à ne pas se laisser récupérer par ces événements, donc), ce sera une grande victoire pour eux et, plus important encore, une cuisante défaite pour le terrorisme.