Soixante-quinze ans après sa création, où s’en va Hydro-Québec ? Selon François Legault, le meilleur reste à venir. Le premier ministre rêve de n’en faire « rien de moins que la batterie du nord-est de l’Amérique du Nord ». Dimanche dernier, il a espéré qu’un grand barrage sera construit dans les prochaines décennies.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

On ne peut qu’applaudir sa vision et son ambition. Avec toutefois un bémol : avant de penser à produire plus d’énergie, le Québec devrait d’abord économiser la sienne. Le premier grand chantier devrait être celui de l’efficacité énergétique.

M. Legault aime Hydro-Québec, cela se voit. Au dernier siècle, la société d’État symbolisait l’émancipation de la nation québécoise. Le premier ministre veut maintenant en faire un champion de la lutte contre les changements climatiques.

Cette vision a le mérite de changer le discours sur les surplus d’Hydro-Québec.

Dans les dernières années, il devenait commun de dénoncer les pertes liées aux surplus énergétiques. Vrai, elles sont coûteuses. Il reste qu’un surplus est aussi une occasion pour attirer des entreprises et pour exporter. Et la planification des besoins est une science inexacte qui s’évalue sur le long terme et non sur un bilan annuel.

À l’heure actuelle, les surplus du Québec sont de près de 15 TWh. Cette énergie est déversée par les turbines ou les évacuateurs de crues. Bref, elle est gaspillée. Or, notre société d’État a de nombreux projets d’exportation avec l’Ontario, les Maritimes, la Nouvelle-Angleterre et l’État de New York. Même avec les surplus actuels, il manque d’énergie pour tous les faire.

Certes, il est peu probable que chaque projet se concrétise. Il faut construire un réseau de transmission et signer un contrat d’approvisionnement. Le plus important projet, avec le Maine et le Massachusetts, avance bien – le feu vert final pourrait être donné d’ici la fin de l’année. Il s’élèverait à 10 TWh avec des revenus annuels anticipés d’environ 500 millions.

Les autres projets de lignes pour exporter notre électricité sont : 

 – La ligne Northern Pass, qui passe par le New Hampshire (elle a du plomb dans l’aile à cause de résistances locales) ;

 – La ligne New England Clean Power Link, qui passe par le lac Champlain et le Vermont.

Le portrait est donc clair : nos voisins américains se chauffent à majorité avec de l’essence ou du gaz naturel. Cette énergie est coûteuse et les empêche de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

À cela s’ajoute l’Ontario, qui aura bientôt besoin d’une énergie fiable – il devra rénover ou fermer trois centrales nucléaires qui arrivent à leur fin de vie. Et il n’y a pas besoin de construire de nouvelles lignes. Le réseau actuel permettrait de tripler les exportations.

M. Legault a donc tout à fait raison : Hydro-Québec pourrait devenir la batterie du nord-est de l’Amérique. Elle enrichirait les Québécois tout en combattant le réchauffement climatique.

Là où M. Legault va un peu vite, toutefois, c’est dans la pertinence de construire un barrage. Bien sûr, il est encore loin d’avoir lancé un projet – il a seulement évoqué l’idée. Mais le premier chantier à mettre de l’avant est celui de l’efficacité énergétique.

Le plan actuel de Transition énergétique Québec vise à faire des gains annuels minimums de 1 %. Ce n’est pas énorme…

Le potentiel d’économie d’énergie s’élèverait à 29 TWh, rapporte Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal. Le chiffre, qui date de 2010, n’a pas été mis à jour*, mais avec l’évolution de la technologie et la hausse des prix de l’énergie, on peut présumer qu’il a augmenté.

Hydro-Québec y travaille déjà, entre autres avec son projet de « maison intelligente ». Elle essaie aussi d’améliorer l’efficacité des barrages existants en coordonnant mieux les travaux d’entretien.

Si le Québec consomme plus efficacement son énergie, M. Legault ne fera que renforcer sa position de négociation avec Terre-Neuve. On le sait, le lucratif contrat de Churchill Falls prend fin en 2041. Québec en est à la fois copropriétaire (à 35 %) et client (il achète l’électricité à un prix extrêmement faible). Pour obtenir un bon prix lors de la renégociation du contrat, il serait avantageux de ne pas trop dépendre de cette énergie.

D’ailleurs, quand M. Legault rêve d’un prochain grand projet, il ne se situe pas forcément au Québec.

Il pourrait être à Gull Island, un mégapotentiel hydroélectrique situé à 225 km à l’est de Churchill Falls. Terre-Neuve croule sous les déficits et le Québec peut l’aider à financer et à construire la ligne, et la laisser traverser son territoire.

On le constate, il y a un immense potentiel pour Hydro-Québec. On ne peut que se réjouir de voir que le premier ministre Legault veut en faire profiter tout le Québec.

* Voir le tableau, page 39 de L’état de l’énergie au Québec 2018.