« Bien que ce rapport ne conclut pas que le président a commis un crime, il ne l’en exonère pas non plus », souligne le procureur spécial Robert Mueller dans son rapport rendu public jeudi.

Ariane Krol
La Presse

N’importe quel politicien d’un pays démocratique en conviendra : pour un chef d’État, c’est une sacrée tache au dossier. C’est embarrassant ou, au minimum, irritant. Donald Trump, étrangement, ne semble pas y voir de problème. « Pas de collusion. Pas d’obstruction. La partie est terminée », a-t-il claironné sur Twitter jeudi matin, avec une illustration grandiloquente inspirée de la populaire série télé Game of Thrones.

Tout un contraste avec le Donald Trump d’il y a deux ans qui, apprenant la nomination d’un procureur spécial, s’était affaissé sur sa chaise dans le bureau Ovale en déclarant : « C’est la fin de ma présidence, je suis foutu. »

Ces deux réactions, toutefois, sont plus cohérentes qu’elles n’y paraissent. Si son affolement était à la mesure de ce qu’il avait à cacher, ce président-là s’en tire plutôt à bon compte avec le rapport Mueller. Mais de là à crier victoire ?

Le procureur indépendant, qui avait visiblement prévu le coup, a pris soin d’émailler les 450 pages de son rapport de signes de pistes fluorescents.

« Une affirmation indiquant que l’enquête n’a pas établi certains faits particuliers ne veut pas dire qu’il n’y ait aucune preuve de ces faits », écrit-il notamment.

De fait, si Robert Mueller considère n’avoir rien trouvé d’assez incriminant pour traîner un président des États-Unis en justice, il n’est pas avare d’exemples embarrassants.

Entre le ministre de la Justice que Trump presse de revenir sur sa décision de se récuser afin d’avoir son appui (Jeff Sessions) et le chef des services juridiques qu’il enjoint de se débarrasser de Mueller en prétextant un conflit d’intérêts (Don McGahn), le rapport nous montre un président prêt à bien des manœuvres. Sans oublier, bien sûr, l’ex-chef du FBI, James Comey, à qui il a demandé de lui jurer loyauté… avant de le limoger.

Et ce ne sont que quelques-unes des tentatives d’entraver le processus d’enquête. Sur le fond de l’affaire, soit l’ingérence russe dans la dernière présidentielle, ce n’est pas banal non plus.

Non, l’enquête n’a pas permis de démontrer que la machine électorale du candidat Trump avait conspiré, ou s’était coordonnée, avec le gouvernement russe pour interférer dans la campagne. Mais le rapport établit quand même qu’elle « s’attendait à ce que l’information volée et relâchée par les efforts russes lui soit profitable ». Dans un pays où le financement électoral de l’étranger est si clairement interdit, l’équipe Trump a été étonnamment peu regardante sur les contributions en nature que des intérêts russes étaient prêts à lui offrir sur un plateau d’argent… et sur la dette que le futur président risquait ainsi de contracter.

La balle est maintenant dans la cour du Congrès, où le démocrate Jerrold Nadler l’a immédiatement saisie au bond. Le président du comité judiciaire de la Chambre des représentants exige une version entièrement décaviardée dans moins de deux semaines et, surtout, un témoignage en personne de Mueller d’ici le 23 mai.

Le procureur spécial ne dira sans doute rien qui ne figure déjà dans son rapport. Mais il le dira à la caméra, dans un format qui pourra être débité en phrases-chocs, diffusé en boucle durant des semaines, et ressorti pour la campagne de 2020.

Désolé de vous contredire, M. Trump, mais la partie est loin d’être terminée.