Il y a quelque chose d’ironique à constater la quasi-unanimité avec laquelle on s’offusque maintenant du blackface, comme si on s’y était toujours opposé. Pendant que l’on joue à la vierge offensée devant l’impair qu’a commis Justin Trudeau en 2001, on oublie qu’il y a à peine quatre ans – pas dix ! –, on débattait encore de la portée raciste du blackface au Québec.

Judith Lussier
Autrice, journaliste, chroniqueuse et animatrice

Le but de cette mise en perspective n’est pas d’atténuer le geste du chef libéral, mais de souligner l’hypocrisie dont le débat fait actuellement les frais, et de saluer le travail des militants qui nous ont ouvert les yeux sur ce phénomène, parfois au prix de leur propre paix d’esprit.

La discussion sur le blackface a fait beaucoup de chemin au Québec depuis 2013, alors que Mario Jean s’était déguisé en Boucar Diouf lors du gala Les Olivier. Ceux qui avaient osé dénoncer ce geste avaient été agressivement rabroués. À l’époque, je faisais partie de ceux qui trouvaient que les militants antiracistes allaient trop loin. J’avais commis une chronique malavisée dans laquelle je défendais le blackface en m’en prenant à l’une de ces militantes. J’avais reçu un appui consensuel de mes collègues journalistes, majoritairement blancs.

Deux ans plus tard, je suis revenue sur ma position, sensibilisée par le travail – bénévole, soulignons-le – de militants antiracistes, qui m’avaient amenée à prendre conscience de privilèges m’empêchant de saisir le caractère blessant de cette pratique.

J’ai depuis présenté mes excuses à cette militante que j’avais injustement attaquée. Je sais toutefois que rien n’effacera la violence qu’elle a subie lorsque la classe médiatique a pris mon parti, et non le sien. Je le sais pour avoir moi-même subi injures et condescendance après avoir dénoncé des manifestations de sexisme qui sont aujourd’hui collectivement conspuées.

Si je raconte mon parcours personnel, ce n’est pas parce qu’il est important, mais parce qu’il reflète assez fidèlement l’évolution du débat sur le blackface au Québec. Récemment encore, plusieurs commentateurs défendaient cette pratique. Si on s’indigne aujourd’hui devant le blackface, ce n’est pas parce que nous sommes naturellement sensibles à l’expérience des personnes racisées : c’est essentiellement grâce au travail d’activistes que l’on ridiculisait il y a à peine quatre ans.

Même si la tâche paraît parfois décourageante, les militants finissent par changer le monde. Par leur grille d’analyse, ils éclairent nos débats. Ils attirent l’attention sur nos angles morts. Leurs expériences personnelles enrichissent notre compréhension. Pourtant, ils font régulièrement l’objet de mépris. Ils sont caricaturés comme des êtres ultrasensibles s’offusquant pour un rien, lorsqu’ils ne sont pas carrément présentés comme de vulgaires narcissiques cherchant à se valoriser en se posant en victimes. Pourtant, leurs prises de position sont souvent chèrement payées, et leur travail, rarement reconnu.

En entrevue au journal Métro, le metteur en scène Serge Denoncourt a remercié récemment son collègue Robert Lepage d’avoir suscité un débat sur l’appropriation culturelle grâce à son spectacle SLĀV. C’est pourtant la militante Marilou Craft qui avait soulevé les questions qui ont occupé notre été 2018, faisant face à une forte levée de boucliers.

Voyez-vous comme moi l’ironie ? Un homme blanc félicite un autre homme blanc pour l’éclairant travail non rémunéré d’une femme noire sur notre rapport à l’esclavage ? Pour la valorisation, on repassera.

Par définition, les militants bousculent notre vision du monde. Ils suscitent forcément des réactions hostiles de la part de ceux à qui l’ordre établi sourit. Et lorsque la société emboîte finalement le pas à leurs idées folles, ils sombrent dans l’oubli, très souvent après avoir été marginalisés pour ces mêmes idées pourtant visionnaires. Nous reproduisons constamment cette attitude à l’égard des féministes, des environnementalistes et de tous ces autres activistes qui « vont trop loin ». Nous aurions pourtant intérêt à reconnaître la valeur de leurs contributions, car des expériences comme celle du blackface nous montrent que ce sont eux qui nous tirent vers l’avant, même si cela suscite parfois des moments d’inconfort. Plutôt que de nous braquer, nous devrions apprendre à nous sonder pour identifier ce qui suscite cet inconfort. Souvent, la réponse se trouve dans la perte de privilèges !

Devant l’apparent consensus à l’égard du blackface, les militants antiracistes devraient pouvoir se féliciter du travail de sensibilisation qui semble avoir porté des fruits. Si seulement nous étions en train de parler d’inégalités, de racisme systémique ou de profilage racial. Mais nous ne sommes pas en train d’aborder ces enjeux. Nous sommes plutôt en train de nous montrer du doigt entre Blancs à savoir qui a l’air le plus raciste, qui joue le mieux avec les codes. Des codes qui nous ont été appris par des militants que l’on continue par ailleurs à mépriser.