Une autre «affaire» dont la France semble avoir le secret secoue encore une fois le monde de la recherche universitaire, en particulier historique.

La thèse d'un historien reconnu de l'École normale supérieure de Lyon, publiée il y a quelques mois dans une prestigieuse collection du Seuil, est maintenant reçue par des pétitions émanant aussi des milieux universitaires. On y dénonce l'auteur (de même que, indirectement, l'éditeur) pour faute de «racisme culturel».

L'auteur est Sylvain Gouguenheim, spécialiste de l'époque médiévale. Son livre s'intitule Aristote au Mont-Saint-Michel, les racines grecques de l'Europe chrétienne.

L'ouvrage s'intéresse au «voyage» de la pensée, de la connaissance et de la culture grecques, fondatrices de la civilisation occidentale, à partir de l'Antiquité et à travers le Moyen Âge. Gouguenheim cherche à démontrer que, contrairement à l'idée reçue, ce voyage ne s'est pas effectué que par des canaux arabo-musulmans, mais aussi européens et chrétiens - transitant notamment par les écritoires du Mont-Saint-Michel, d'où le titre.

L'examen de cette possibilité historique n'est pas inédit. Un autre spécialiste en histoire médiévale, Jacques Heers, de la Sorbonne, s'y était également livré.

À l'évidence, on se trouve en présence d'un débat de spécialistes qu'il n'est certainement pas question de trancher ici.

Ce qui retient plutôt l'attention, c'est que, plaident les défenseurs du professeur de Lyon, sa thèse est reçue par des «polices politiques» agissant sur le terrain, non de la science, mais de la rectitude politique et de la prévention du fameux «choc des civilisations».

De fait, ce n'est pas la première fois que la recherche historique est ainsi prise en otage apparemment pour cause de nécessité socio-politique. En 2005, un autre historien, Olivier Pétré-Grenouilleau avait été pris à partie par le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais après avoir évoqué la traite négrière ayant pour marché l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient, plus considérable que celle vers l'Europe et les Amériques - phénomène que Heers, encore, avait longuement étudié.

Le recours aux pétitions et plaintes plus ou moins emportées constitue-t-il la meilleure façon de cheminer vers une plus grande vérité historique?

Celle-ci n'est jamais définitivement fixée, on le sait. Et des nuées d'historiens ne cessent de réexaminer des périodes et des événements que l'on croyait vidés de leurs secrets pour en exhumer pourtant de nouveaux aspects et de nouvelles connaissances.

Lorsque l'arme de la fureur pétitionnaire et médiatisée est employée pour contester des recherches historiques, on ne peut s'empêcher de soupçonner des motivations ayant davantage à voir avec quelque agenda politique qu'avec l'Histoire. Au surplus, dans ces affaires déclenchées par Gouguenheim et Pétré-Grenouilleau, il est difficile de ne pas subodorer aussi, dans les levées de boucliers qui ont accueilli leurs thèses, l'effet de nouveaux tabous.

Ce serait triste. Car, de toutes les formes que prend le savoir, la connaissance historique est certainement l'une des plus précieuses.

Manipuler le passé pour accommoder le présent, c'est hypothéquer l'avenir.

mroy@lapresse.ca