Le premier ministre François Legault voit la situation économique avec des lunettes roses. Même la pénurie de main-d’œuvre est une bonne chose puisqu’elle entraîne une augmentation des salaires, un taux de chômage en baisse et des revenus supplémentaires pour son gouvernement.

Publié le 25 mai

Pendant ce temps, les petites et moyennes entreprises du Québec vivent plutôt l’envers de la médaille. La pénurie de main-d’œuvre fait que les salaires qu’elles doivent verser augmentent, l’inflation fait augmenter les autres coûts et on doit réduire la production ou les heures d’ouverture à cause de la pénurie de main-d’œuvre.

Dans La Presse de lundi, le vice-président de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante – la voix des PME, qui constituent toujours l’un des fondements essentiels de l’économie québécoise – signait une lettre ouverte au premier ministre, qui était un véritable cri du cœur⁠1.

M. Legault, qui vient du milieu économique, devrait être le premier à être sensible à un tel plaidoyer. Mais il y a un point sur lequel il reste intraitable : l’immigration.

Les milieux économiques disent qu’il faudrait accueillir 100 000 nouveaux immigrants, M. Legault n’en démord pas : pas plus de 50 000, ce qui représenterait, selon lui, la capacité d’absorption du Québec.

C’est un chiffre qu’il répète depuis le début de son mandat et qu’il a littéralement tiré de son chapeau. En tout cas, aucune donnée probante n’accompagne cet élément important de la politique de son gouvernement.

Mais si on ne peut justifier une telle affirmation par la science, on va essayer en laissant filtrer les résultats d’un sondage. C’est ainsi que, la semaine dernière, un sondage Léger commandé par le gouvernement se retrouvait dans les quotidiens de Québecor.

On y apprenait que les deux tiers des Québécois ne veulent pas augmenter les admissions de nouveaux immigrants. En fait, c’est 23 % qui veulent augmenter les seuils, 45 % qui disent de rester à ce niveau et 21 % qui croient qu’on devrait en prendre moins.

C’est un vieux truc que la CAQ utilise souvent. On commande un sondage où on place l’option gouvernementale entre deux options plus extrêmes. Et le gouvernement gagne presque à tout coup.

Ça permet au premier ministre Legault de dire que son projet est donc « modéré » puisqu’il n’est ni dans un extrême ni un autre et jouit donc de l’approbation de la population. On l’a vu utiliser le même argumentaire pour sa Loi sur la laïcité de l’État comme pour le projet de loi 96 sur la langue.

Évidemment, l’immigration n’est pas la panacée. On ne règle pas tous les problèmes avec de nouveaux arrivants, surtout dans une période où il y a aussi une pénurie de logements et des délais grandissants pour obtenir de simples matériaux en vue d’une rénovation.

Mais le gouvernement Legault veut obtenir plus de pouvoirs en immigration et en fera sans doute un élément de sa campagne électorale à l’automne.

Difficile de s’y opposer quand on voit les délais que la double juridiction fait subir aux nouveaux arrivants. Dans un mémoire déposé en Cour fédérale par un regroupement d’avocats spécialisés en immigration, on affirme qu’un travailleur qualifié sélectionné par le Québec doit attendre en moyenne deux ans et demi avant d’obtenir d’Ottawa sa résidence permanente. Le tout signifiant 29 000 dossiers en attente.

Mais quand on voit les autres questions du sondage commandé par le gouvernement, on a beaucoup plus l’impression que l’intérêt de la CAQ est d’utiliser une demande de plus de pouvoirs en immigration pour consolider son discours nationaliste plutôt que sur l’efficacité.

Il y a une perception que l’immigration est une menace au français, surtout à Montréal. En même temps, c’est une perception qui est surtout répandue hors de la grande région de Montréal.

Or, pour 67 % des nouveaux arrivants au Québec, la première langue officielle apprise est le français, estime Statistique Canada, et la tendance historique est clairement à la hausse.

Par ailleurs, tout indique que le gouvernement Legault veut autre chose. C’est-à-dire le contrôle sur le regroupement familial, une vieille demande du premier ministre, même si elle aura beaucoup moins d’influence sur le sort du français au Québec.

Mais, dans une campagne électorale, les sujets ont le don de s’imposer d’eux-mêmes. Actuellement, c’est le cas de l’inflation et du pouvoir d’achat. Cela touche tout le monde, en particulier à cause de l’augmentation fulgurante des prix des aliments.

Répondre à la hausse de l’inflation, le gouvernement l’a déjà fait au dernier budget en envoyant un joli chèque de 500 $ pour la majorité des contribuables. Et, même si M. Legault a entrouvert la porte à l’envoi d’un nouveau chèque, il serait proprement indécent de le faire d’ici le 3 octobre à moins de le faire signer par l’agent officiel de la Coalition avenir Québec.

Comme quoi les meilleurs plans ne survivent jamais longtemps dans le grand exercice d’improvisation qu’est une campagne électorale.

1 Lisez la lettre de François Vincent : « La pénurie de main-d’œuvre, vraiment une bonne nouvelle ? »