L’abandon de l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec à l’époque où il en était le chef est, bien évidemment, une bonne nouvelle pour Jean Charest, au moment où il va plonger dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada.

Publié le 1er mars

Sauf que maintenant, on va s’intéresser à Jean Charest pour de tout autres raisons et en utilisant une grille tout à fait différente de celle qui était encore en vigueur il y a une décennie, quand il a quitté la politique.

Mais fermons d’abord le dossier de l’UPAC. Elle a conduit ce dossier avec rigueur. Mais après huit ans d’enquête et 300 témoins, et un dossier soumis à un comité présidé par un ancien juge de la Cour d’appel du Québec, personne n’a vu matière à porter des accusations. Ou, en tout cas, pas une preuve suffisante pour avoir une chance réelle d’obtenir des condamnations. Après ce constat, l’arrêt de l’enquête Mâchurer s’imposait.

Il restera que, pour beaucoup de gens, cela ne changera rien, et une odeur de corruption restera toujours associée à l’ancien premier ministre. Ceux qui aiment Jean Charest l’aiment vraiment beaucoup. Mais ceux qui le détestent sont tout aussi résolus.

Néanmoins, à partir du moment où il entrera dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada, on va regarder Jean Charest en se posant de tout autres questions. Et au premier chef : est-ce que les qualités qui ont fait de lui une véritable bête politique et lui ont donné trois mandats de premier ministre avec presque une décennie au pouvoir sont celles qui pourraient le mener à la victoire dans un an ou deux ?

On reconnaît généralement deux grandes qualités à cette bête politique qu’est Jean Charest : il est un orateur hors pair et ses relations personnelles avec les membres de son caucus ou de son parti sont remarquables. « Non seulement il sait le nom de ta femme et de tes enfants, mais il se souvient même de leur anniversaire », disent ses anciens collègues.

C’est bien d’être un grand orateur, mais les campagnes électorales ne se font plus avec de grands rassemblements pour venir entendre le discours du chef. Car – sauf peut-être en France, où la saison des grands meetings bat son plein – on ne fait plus les campagnes électorales de cette façon.

Aujourd’hui, il est bien plus important d’avoir une présence efficace sur les réseaux sociaux que de faire de grands discours. M. Charest n’a pratiquement aucune présence sur ces réseaux – il y a bien un compte Twitter au nom de @JeanCharest1, mais il est en dormance. (Il y a aussi au moins trois comptes satiriques qui utilisent son nom.)

À titre de comparaison, notons que la vidéo annonçant la candidature de Pierre Poilievre a été vue plus de quatre millions de fois sur Twitter. Inutile de dire que le seul adversaire déclaré de M. Charest a une présence bien établie sur les réseaux sociaux – mais pas seulement au Canada.

Quand M. Charest a quitté la politique après sa défaite de 2012, Instagram venait tout juste d’être acheté par Facebook, ce qui allait lui donner son envol, et TikTok n’existait pas encore. Aujourd’hui, avoir une présence sur ces plateformes est tout aussi important, sinon plus, que d’avoir de bons organisateurs.

Évidemment, on peut engager des gens qui vont s’occuper d’assurer une présence, mais ça ne garantit pas la qualité ni – et surtout – l’authenticité. Parce que des réseaux sociaux mal gérés, ça sonne aussi faux que les « rires en canne » des comédies télévisées d’antan.

Enfin, il faudra que M. Charest puisse convaincre son nouveau parti qu’il est un « vrai conservateur », sauce 2022, lui qui pensait en 2020 que ce parti avait trop changé pour qu’il puisse en devenir le chef.

Déjà, ceux qui se décrivent comme les « vrais conservateurs » s’activent. On note en particulier un tweet de Jenni Byrne, qui a travaillé au bureau des premiers ministres Stephen Harper et Doug Ford.

« Charest est un libéral qui a fait campagne contre Stephen Harper, qui a appuyé le registre des armes à feu, a augmenté les taxes et imposé une taxe sur le carbone et travaillait pour Huawei alors que les Chinois détenaient des Canadiens kidnappés », disait-elle.

Évidemment, Mme Byrne n’est pas une porte-parole officielle de M. Harper, de M. Ford ou de quiconque, mais il est clair qu’elle représente un courant du parti qui ne veut rien savoir d’un chef comme Jean Charest.

De l’autre côté, il y a encore de ces « Red Tories », qui veulent un chef et un programme plus centristes et qui ne veulent aucunement un chef comme Pierre Poilievre.

Ce qui nous annonce une course au leadership dure et sale, où les deux camps diront vouloir un débat d’idées et où on va vite se retrouver dans une foire d’empoigne.