Personne n'aime les pipelines

« La lutte contre les changements climatiques doit passer... (PHOTO JONATHAN HAYWARD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE)

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« La lutte contre les changements climatiques doit passer par une réduction de nos besoins énergétiques, de notre dépendance », rappelle Pierre-Olivier Pineau.

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Pierre-Olivier Pineau

Professeur titulaire à la chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal

Ce n'est pas quelque chose qu'on peut aimer comme une maison, une voiture ou un voyage.

Au contraire, quand on y pense, un pipeline est plutôt désagréable : un long tuyau enterré transportant un produit qu'on ne voit jamais, mais qu'on sait potentiellement dangereux. À la question : « Un pipeline ou pas de pipeline ? », à peu près personne ne répondrait spontanément : « Un pipeline, s'il vous plaît ! »

Pourtant, différentes entreprises veulent construire, agrandir ou remettre en état des pipelines au Canada. Pourquoi ? Parce qu'elles ont des clients qui se sont montrés intéressés à y transporter des produits. Parfois, au contraire, les clients disparaissent et les pipelines restent vides. C'est d'ailleurs ce qui arrive actuellement dans deux cas : l'oléoduc Portland-Montréal (qui acheminait du pétrole brut de pétroliers accostant au Maine jusqu'à Montréal) et un gazoduc de TransCanada, qui ne transporte qu'une fraction du gaz naturel qu'il pourrait livrer de l'Ouest canadien en Ontario. Ces pipelines sont presque vides et pourraient fermer. Est-ce une victoire pour l'environnement ? Non, simplement parce que le marché a évolué et que le pétrole et le gaz naturel qu'ils transportaient passent par d'autres chemins. La consommation de pétrole et de gaz naturel ne diminue pas.

D'une manière équivalente, l'ajout de pipelines, leur réfection ou leur agrandissement n'est pas un enjeu environnemental global.

Il y a évidemment des risques locaux à gérer, qu'il ne faut pas prendre à la légère. Davantage de rigueur et de transparence seront toujours utiles. Mais un pipeline ne crée pas des utilisateurs de pétrole, pas plus qu'il ne crée des producteurs. Ces producteurs et ces consommateurs existent. Le pipeline leur facilite la vie et rend, marginalement, leurs activités plus rentables. Sans pipeline, ces producteurs iraient s'installer ailleurs ou utiliseraient des trains lorsque les navires ne sont pas une option. Quant aux clients, ils payeraient leur essence un peu plus cher - mais garderaient leur véhicule.

Quand Justin Trudeau et son gouvernement approuvent le projet d'agrandissement de TransMountain de Kinder Morgan (de l'Alberta vers le port de Vancouver) et celui de remplacement de la ligne 3 de Enbridge (de l'Alberta vers les États-Unis), il permet à l'industrie canadienne des hydrocarbures d'améliorer son efficacité. C'est bon pour l'économie canadienne, parce que personne ne gagne à avoir une industrie dysfonctionnelle, qu'on aime ou non cette industrie.

Cela ne veut évidemment pas dire qu'il ne faut pas surveiller et réglementer cette dernière. C'est d'ailleurs ce qui est fait, de manière perfectible, mais néanmoins acceptable par l'Office national de l'énergie. Cet organisme de réglementation impose ainsi des conditions imposantes aux entreprises de pipelines - bien plus contraignantes que ce à quoi sont soumises les entreprises de transport par train ou par navire, qui transportent le pétrole.

Par ailleurs, accepter des pipelines ne doit pas être vu comme un recul dans la lutte contre les changements climatiques - même si ce n'est évidemment pas non plus une avancée.

C'est un peu comme les sites d'injection supervisée pour les héroïnomanes : ce n'est en aucun cas un encouragement du gouvernement à l'utilisation de drogues. Pourtant, ça rend la vie plus facile aux utilisateurs. La lutte contre les changements climatiques doit passer par une réduction de nos besoins énergétiques, de notre dépendance. Comme les stratégies de lutte contre les substances illicites, la répression ne mène pas au succès : il faut au contraire permettre aux utilisateurs de s'affranchir de leur consommation.

Sur cette question, les gouvernements n'en font pas assez. Mais les électeurs ne les poussent pas à aller plus rapidement : trop de Canadiens aiment encore leur véhicule, leur maison énergivore et les voyages en avion. Ce qu'on aime demande du pétrole. Le pétrole demande des pipelines. Aimons différemment dans nos choix de consommation et le marché du pétrole déclinera. Les entreprises n'investiront plus dans ces pipelines que nous n'aimons pas. Il y a aura alors un gain global, parce que nous aurons changé, et pas seulement interdit une option de transport.

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