Le bébé qui ne voulait pas finir sur une tablette

« [...] Interagir librement avec les grands, enfin lire... (Photo Thinkstock)

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« [...] Interagir librement avec les grands, enfin lire sur les genoux d'un parent, n'a décidément pas d'équivalent aux premiers âges de la vie », écrit Jean-François Chicoine.

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Jean-François Chicoine

Pédiatre, professeur, conférencier, auteur

11 mois, le bébé que je vois, et il ne connaît aucun écran électronique.

Un de sauvé, ouf !

Une étude parue dans la revue Pediatrics en 2015 confirme que la majorité des enfants de moins de 1 an ont déjà été dépravés par des écrans traditionnels ou interactifs, téléphones intelligents autant que tablettes électroniques.

Au nom du droit naturel à se développer librement, c'est Jean-Jacques Rousseau qui serait fier de voir un nourrisson beau et bon ne point devenir misérable dans un monde incapable de le mener au vrai.

Au moins un, ouf !

Pour connaître le réel, il faut passer par le sensoriel et le manuel. Venir au monde n'est pas une expérience virtuelle.

C'est une immersion spatiale, kaléidoscopique, palpable, essentielle aux neurones.

On naît au monde, pas dans un nuage.

Finissant de l'examiner, j'en profite pour rassurer le bébé venu me voir : « Tu vas pouvoir retourner en auto avec ton papa, tu ne m'inquiètes pas. » Tandis que le petit retrouve les bras de son père soulagé, j'ajoute : « Vous lisez souvent, les gars ? »

DUO DE LECTURE

Les travaux de l'américain Whitehurst et ceux du Laboratoire d'étude du nourrisson de l'UQAM confirment que les bébés à qui on fait la lecture se développent mieux que les autres enfants. Les capacités d'attention, d'exploration et de motricité fine des tout-petits, ainsi que leur intelligence, leur langage et leurs compétences sociales, oui, tout cela est propulsé vers le meilleur par des activités conjointes de lecture avec des adultes.

Attention, il ne s'agit pas que de leur raconter une histoire, ils n'auraient pas l'âge de pleinement en profiter. On montre du doigt, on imite une chèvre, on fait des pauses pour faire naître le tour de parole, on tâte le livre, chacun son tour.

En comparaison avec cette lecture en duo, les médias traditionnels perdent vite au change.

L'exposition passive des jeunes enfants à la télé est nuisible, on en est maintenant certains.

DVD dits pédagogiques à l'ancienne genre Bébé Einstein, chaînes télé qui s'adressent aux moins de 2-3 ans, toutes ces activités, pourtant courantes, sont des mensonges qui anesthésient le cerveau des bébés. Aux dernières nouvelles, les experts français préconisaient zéro télé avant les 3 ans de l'enfant, 2 ans chez les pédiatres américains et canadiens.

Guider les parents sur l'exposition des bébés aux tablettes n'aura pas été aussi commode. D'abord parce que les données ne sont pas nombreuses. Ensuite, parce qu'il existe de rares applications numériques utiles aux bébés souffrant de troubles visuels, de carences sensorielles ou pour forcer l'apprentissage des mots en contexte de recherche. Ces situations particulières ne concernent toutefois pas le commun des mortels... et leurs bébés.

« Chaque jour, on dévore un livre ensemble. »

Le papa du bébé travaille chez Apple, j'ai oublié de le mentionner. Il sait qu'on ne badine pas avec un iPad.

En France, en 2013, l'introduction des tablettes interactives dans la vie des tout-petits reçoit d'abord un avis plutôt indulgent de l'Académie des sciences. L'écran high-tech y est décrit comme un objet du réel parmi d'autres, capable d'éduquer la conscience numérique. Les critiques ne se font pas prier, dénonçant le manque de données supportant ces recommandations. L'un des auteurs de l'avis, le psy des médias Dr Serge Tisseron, fait ensuite une sorte de rétropédalage en plein Figaro, dénonçant plus directement la nocivité des baby tablettes utilisées en solo par des enfants de moins de 3 ans : « Ce qui est important pour un tout-petit est d'interagir avec un être humain, ainsi que de manipuler des objets en trois dimensions. »

En octobre 2016, oui ça vient de sortir, l'American Academy of Pediatrics lance enfin sa position attendue sur la question : idéalement pas de tablette avant 2 ans, surtout pas avant 15-18 mois, pas avant que le bébé n'arrive à faire le lien entre une girafe virtuelle et une vraie girafe.

Manipuler, jouer à coucou, s'activer sur un portique de jeux, interagir librement avec les grands, enfin lire sur les genoux d'un parent, n'a décidément pas d'équivalent aux premiers âges de la vie.

Le temps venu, une tablette familiale fera largement l'affaire, pour des moments brefs, même sur FaceTime ou Skype, et, toujours avec un adulte pour dédouaner la mémoire encore inflexible du petit. Les tablettes pour bébés ou les kids pads destinés aux plus de 3 ans n'ont pas de valeur ajoutée.

En quittant mon bureau, il ajoute ceci le papa du bébé qui ne voulait pas finir sur une tablette, et j'ai trouvé cela très beau : 

« Lire avec son enfant, c'est comme allaiter ses yeux. »

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