Les dangers du catastrophisme

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« La longue campagne présidentielle américaine a été marquée par la montée des outsiders : Donald Trump bien sûr, mais aussi Bernie Sanders [photo] dans le camp démocrate. L'un et l'autre ont véhiculé un discours extrémiste, hors de l'ordinaire du moins », postule Jean-Herman Guay.

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Jean-Herman Guay

L'auteur est professeur à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke

Hillary Clinton l'emportera-t-elle ? Probablement. Ce que l'on sait avec assurance, c'est que la longue campagne présidentielle américaine a été marquée par la montée des outsiders : Donald Trump bien sûr, mais aussi Bernie Sanders dans le camp démocrate. L'un et l'autre ont véhiculé un discours extrémiste, hors de l'ordinaire du moins. À eux deux combinés, ils ont séduit à un moment ou l'autre presque les deux tiers des Américains.

Cette montée des extrêmes ne se limite cependant pas aux États-Unis. En Autriche, un parti d'extrême droite a amassé 36 % des votes au premier tour, et 49 % au second tour, devancé par un candidat écologiste, laissant pantois les grands partis modérés. Les Philippines offrent également un spectacle étrange : un populiste préconisant une violence ouverte est passé du statut de maire à celui de président du pays.

Il serait aussi possible de citer le cas de la France où le Front national obtient une pluralité d'intentions de vote, ou encore celui de la Grèce qui a vécu des années de turbulence après la victoire d'un parti d'extrême gauche en janvier 2015. La campagne du Brexit au Royaume-Uni n'a pas été moins étrange, ni les dernières élections législatives islandaises.

Tous ces extrémistes ont un dénominateur commun : le catastrophisme. Selon Marine Le Pen, rien ne va plus en France. Comment va l'économie américaine selon Trump ? « Disaster » ! L'immigration ? « Disaster » ! La politique étrangère ? « Disaster » ! L'Obamacare ? « Disaster » ! Bref, tout va mal !

Trump fait écho à une impression partagée : 68 % des Américains se disent « choqués » par leur société au moins une fois par jour. Et l'on sait que cette polarisation des opinions aux États-Unis remonte au début des années 2000. En somme, Trump, Sanders et Le Pen ne sont peut-être que des véhicules d'un état d'esprit qui traverse le monde occidental, à des degrés variables selon les pays.

Or, le catastrophisme appelle des solutions extrêmes. Si les problèmes sont si grands, il convient de choisir un leader radical et déterminé. Aux grands maux, les grands moyens.

À bien y regarder, les populistes s'adossent intelligemment à une opinion publique fondamentalement inquiète. Ils en sont la conséquence logique.

En amont, il faut donc se demander si le catastrophisme tient autant la route qu'il le prétend. Est-ce que l'Obamacare, par exemple, est une politique si désastreuse ? Est-ce que l'économie va si mal ? La planète est-elle perdue ? Est-ce que nos élus sont tous pourris ? Le Québec devient-il un État policier ? Ou, pour prendre un autre sujet d'actualité, vivons-nous réellement dans une culture du viol ? Si l'on répond oui à toutes ces questions, on devient réceptif à une rhétorique extrémiste. Et au diable les dérapages de ceux qui disent la « vérité ».

À GRANDE ÉCHELLE

Le politologue français Bruno Tertrais, auteur de l'ouvrage L'apocalypse n'est pas pour demain, sous-titré Pour en finir avec le catastrophisme et publié en 2011, expliquait qu'avec les médias sociaux et les informations continues, cette lecture du monde a changé d'échelle : « Le catastrophisme existait déjà, mais il prend une ampleur psychologique et politique d'autant plus forte que les événements sont vécus en direct et répercutés en boucle. »

Le changement du paysage médiatique y est sans doute pour beaucoup, mais il y a plus. La poussée du cynisme et l'avènement d'une ère post-factuelle, où ce sont les humeurs qui tiennent lieu d'arguments, contribuent aussi à déprécier les institutions et les choix collectifs.

Les groupes de la société civile et les intellectuels sont également en cause dans cette dynamique. Chacun, pour se faire entendre, doit tenir des propos percutants, truffés d'hyperboles et d'amalgames.

Pas étonnant qu'au bout d'un certain temps, des populations en difficulté prêtent l'oreille à des matamores outsiders, retrouvant dans leurs discours leur propre colère, mais négligeant d'examiner les solutions qu'ils proposent, lesquelles risquent de faire plus de mal que de bien. La politique est hélas en voie de devenir la seule occupation où l'inexpérience est récompensée !

On dira que c'est platement rationnel, mais il y a un équilibre à trouver, autant dans les diagnostics avancés que dans les remèdes proposés. Il y a une confiance à restaurer dans l'espace public et le dialogue social à défaut de quoi on risque de s'engouffrer dans une spirale dont la longue campagne présidentielle américaine n'aura été qu'un triste prélude.

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