Accord de libre-échange Canada-UE : Compenser l'arrogance

« Avec les tarifs exorbitants à l'importation, le marché... (PHOTO STÉPHANE MAHE, ARCHIVES REUTERS)

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« Avec les tarifs exorbitants à l'importation, le marché canadien est blindé pour nos producteurs laitiers », explique Sylvain Charlebois.

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Sylvain Charlebois

Doyen de la faculté de management et professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l'Université Dalhousie

L'Accord économique et commercial global entre le Canada et l'Union européenne est signé.

C'est maintenant une question de temps avant que les deux côtés de l'Atlantique donnent leur aval à une entente qui pourrait générer des retombées de plusieurs milliards.

Alors que le Canada montre sa joie, c'est un peu l'indifférence sur le Vieux Continent. En effet, c'est comme si le Canada signait une entente avec Haïti ou le Costa Rica. Il n'y a rien pour s'emballer, excepté le fait que l'impact de l'accord sur notre économie et nos consommateurs sera réel à long terme.

Bref, l'Accord fait de grands gagnants. D'abord, une fois qu'il sera ratifié, le Canada pourra exporter 10 fois plus de boeuf. Pour le porc, c'est un peu le même scénario. De plus, le sirop d'érable sera désormais plus facile à vendre à l'Europe, de quoi faire un beau mariage avec les gaufres belges. Quant au poisson et au homard canadiens, ainsi que le maïs, le blé et d'autres denrées, ceux-ci pourront faire leur chemin vers l'Europe. Bien sûr, les récoltes émanant de semences génétiquement modifiées, quant à elles, seront toujours boudées par l'Europe, et ce, malgré l'entente. Ainsi, dès l'an prochain, ces secteurs pourront bénéficier de l'entente.

D'ailleurs, le consommateur canadien, souvent à la recherche de produits spécialisés et à bon prix, sera aussi un grand gagnant, puisque plus de 92 % des produits agroalimentaires seront dorénavant exempts de tarifs.

C'est notamment le cas pour la feta, l'huile d'olive, plusieurs fromages fins, le mascarpone, les vins et plusieurs produits alimentaires dont le coût diminuera considérablement, voire jusqu'à 75 % dans certains cas. Ces nouveaux produits forceront vraisemblablement certaines entreprises canadiennes à retravailler leur stratégie afin de demeurer compétitives face à des produits européens moins chers.

Or, lorsqu'une entente est signée, il y a toujours des gagnants et quelques perdants qui se font entendre. Ainsi, c'est la filière laitière canadienne qui sera exposée à un risque accru durant les prochaines années. Les producteurs et transformateurs devront composer avec l'importation au Canada de quelque 17 500 tonnes de fromage par année. Cette quantité équivaut à 2 % de notre production laitière annuelle.

LE CAS DU LAIT

Par ailleurs, l'arrivée de ces produits fragilisera l'établissement qui dépendait du cartel laitier depuis plus de 40 ans. Le principe de base de ce cartel, soit la gestion de l'offre, est de produire selon les besoins. Or, avec la signature de l'Accord, cette manière de procéder est remise en question.

En effet, au Canada, pour produire du lait commercial, il est obligatoire de détenir des quotas, et ce, contrairement à d'autres secteurs économiques. Le club sélect et exclusif des millionnaires du lait jouit d'une protection inestimable offerte par un système de quotas de production. La valeur moyenne des quotas, pour une seule ferme, s'estime à pratiquement 2 millions. Avec les vaches et l'équipement, la valeur des actifs d'une ferme laitière peut atteindre facilement 5 millions.

Avec les tarifs exorbitants à l'importation, le marché canadien est blindé pour nos producteurs laitiers. C'est une situation unique qui a perdu tout son sens avec l'explosion des échanges commerciaux des dernières années. Bref, ce scénario ne peut pas durer et les quelque 11 000 producteurs laitiers canadiens le savent.

Le Canada est maintenant l'unique pays industrialisé qui a un système de quotas.

L'héritage de la gestion de l'offre est un secteur laitier arrogant, qui ne saisit aucunement le concept de la compétition.

Ainsi, en fin de compte, ce sont les consommateurs canadiens qui paient pour cette arrogance.

De plus, avec l'arrivée de très bons produits laitiers européens, l'Accord économique et commercial global menace les producteurs et les petits transformateurs, et ceux-ci exigent des compensations. Bien que M. Trudeau ait promis un programme généreux, pour les producteurs, il n'en demeure pas moins que les promesses sont vides de détails.

Le fait d'offrir de l'aide au secteur sera un geste nécessaire, mais de le subventionner uniquement dans l'objectif d'offrir une aide financière sans condition serait une erreur. Un programme efficace doit faire preuve d'une vision stratégique qui permettrait à l'industrie de développer de nouveaux marchés et d'innover. Autrement, le gouvernement doit profiter de l'occasion pour inciter l'industrie à se reformer. Sans quoi, il repousse le problème à plus tard.

Ironie du sort, lors du voyage à Bruxelles, le week-end dernier, un problème mécanique est survenu à bord de l'avion qui transportait le premier ministre, forçant l'avion à rebrousser chemin. À la lumière des débâcles de la ministre Freeland, qui a failli tout gâcher à la dernière minute, disons que le palmarès Trudeau, à titre de négociateur, ne relève pas de la chance.

Espérons que le gouvernement Trudeau aura plus de chance lors des échanges avec les secteurs touchés par l'entente, ici, au Canada. Les producteurs laitiers, surtout, ont grandement besoin d'une feuille de route stratégique qui leur permettra d'émerger comme une force à toute épreuve. Ils ont le potentiel de le faire, mais la gestion de l'offre les retient depuis déjà trop longtemps.

Ainsi, si le gouvernement Trudeau et les dirigeants du secteur s'y prennent de la bonne façon, l'Accord économique et commercial global pourrait essentiellement devenir le libérateur dont le secteur avait besoin.

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