Ainsi parlait Pékin

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« Nous savons que cette rengaine autour des droits de la personne est un verbiage politique bien creux », écrit Boucar Diouf, se faisant ironiquement le porte-parole du pouvoir chinois.

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Boucar Diouf

Bien des nations se pressent à nos portes pour demander d'être nos amies. Quand un chef d'État arrive chez nous, il sait qu'il doit absolument éviter de parler de démocratie, d'alternance du pouvoir et de droits de la personne.

Mais, comme nous sommes très civilisés et compréhensifs, nous leur permettons en quittant le pays de dire aux journalistes qui les accompagnent et à ceux qui les attendent au pays qu'ils ont abordé le sujet avec nous, et même qu'ils nous ont sermonnés pour ce qu'ils considèrent comme un manquement à notre système de gouvernance.

Quand on vient chez eux, pour leur éviter de perdre la face devant leurs électeurs, nous leur permettons aussi parfois de sortir la cassette pour justifier l'incohérence chronique dans laquelle ils sont englués depuis des années.

C'est la même incohérence qui les amène à critiquer d'un bord les dictateurs de cette planète en leur vendant des armes de l'autre ; à pointer un doigt accusateur vers les monarchies du Golfe pour le traitement qui y est réservé aux femmes et de l'autre main à cirer les chaussures des princes pour leur quémander des contrats.

Il y a chez la grande majorité des dirigeants occidentaux cette énorme distance entre le discours et les actions, qui est bien difficile à saisir.

Ils adorent verbaliser autour de ce qu'ils appellent leurs valeurs et se draper dans la vertu, mais s'agenouillent rapidement, vaincus par leur besoin irrépressible de faire des affaires. Nous savons que cette rengaine autour des droits de la personne est un verbiage politique bien creux, car c'est la grande économie qui télécommande de plus en plus le politique, se préoccupant beaucoup plus de ses intérêts que du sort des damnés.

Conscients de notre irrésistible charme, les prétendants se pressent à notre porte pour nous demander de les « frencher ». Mais quand on cède à la tentation, c'est aussi pour être certains de bien emprisonner leur langue entre nos dents. Une fois le baiser bien scellé, notre courtisan comprend rapidement qu'il est risqué de donner une claque sur une gueule qui emprisonne ses papilles gustatives entre ses crocs. Conscients du fait que les mâchoires pourraient se refermer au lieu de s'ouvrir, ils finissent par accepter nos règles et façons de faire.

Nous sommes ouverts aux demandes d'amitié planétaires, car nous sommes l'huile et ceux qui nous courtisent resteront l'eau. Dans une amitié entre l'huile et l'eau, l'huile finit toujours par trôner en haut alors que l'eau reste en bas. Ainsi s'applique cette loi fondamentale de la chimie des solutions à nos relations.

Il y a un avantage à avoir un discours cohérent. C'est ce qui a facilité grandement notre aventure africaine. En cause, bien des dictateurs qui règnent sur les continents sont tannés du double discours de leurs traditionnels alliés européens. Ils ne veulent pas se faire cracher dessus en public et se faire flatter en privé par ceux qui veulent garder le privilège de pomper les ressources de leur pays.

Nous sommes arrivés sur le continent avec une certaine harmonie bottines-babines. Puisque nous sommes mal placés pour donner à qui que ce soit des leçons de démocratie ou de droits de la personne, nous restons muets sur la situation politique.

Comme le singe dans la sagesse indienne, nous ne voyons rien, n'entendons rien et ne disons rien.

Évidemment, on peut trouver cette façon de faire irresponsable et répréhensible, mais elle a le mérite d'être plus cohérente.

Chez nous, c'est le parti unique et tout-puissant. Ceux qui acceptent cette clause sacrée et inviolable peuvent prospérer dans le pays. La preuve : les conditions de vie d'une bonne partie de notre population se sont améliorées de façon fulgurante et les grosses fortunes germent dans notre pays comme nulle part ailleurs.

Tout est possible pour ceux qui ne veulent pas parler de politique, mais pour ceux qui veulent se plaindre et critiquer le gouvernement, être à l'extérieur du pays est fortement recommandé. Mais même là, nous travaillons aussi fortement avec nos amis occidentaux à signer des accords pour trouver une façon de rapatrier les nôtres qui essaient de nous nuire parce qu'ils se croient hors de notre portée dans un tiers pays.

Nous sommes l'empire du Milieu, nous sommes le centre économique mondial. Nos méthodes ne font pas l'unanimité, certains les trouvent même épouvantables, mais nous sommes là pour rester. Nous sommes la nouvelle grande force planétaire. Nous sommes la Chine.

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