Le prix de la peur

« Parce qu'on vient d'être secoué par la menace,... (Photo Travis Dove, archives The New York Times)

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« Parce qu'on vient d'être secoué par la menace, doit-on céder à la panique ? Doit-on instaurer des mesures de sécurité tellement imperméables que toute vie normale serait étouffée ? », se demande Gérard Montpetit.

Photo Travis Dove, archives The New York Times

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Gérard Montpetit

Enseignant à la retraite de la polyvalente Hyacinthe-Delorme

Dans les médias, nous apprenons que deux adolescents, âgés de 14 et 16 ans, inscrits à la polyvalente Hyacinthe-Delorme (PHD), « ...prévoyaient tuer trois camarades de classe en plus d'en droguer et violer une autre... »

Cette nouvelle m'interpelle, car j'ai enseigné dans cette école pendant 25 ans. Aujourd'hui, je sympathise avec mes anciens collègues qui doivent rassurer leurs élèves tout en faisant face à leurs propres incertitudes. Malgré tout, grâce au courage et à la surveillance d'une mère, et à l'action rapide des autorités, nous avons évité de justesse un drame similaire à celui de Trois-Rivières où deux ados avaient assassiné trois camarades.

Un tel événement remet en question toutes nos certitudes et notre façon d'agir en société. L'instinct de vie et l'instinct de mort se côtoient dans l'âme de chaque être humain ; c'est la théologie du péché originel. Il y a de nombreux cas de tueries en milieu scolaire.

Au Québec, on peut penser à Polytechnique, Concordia ou au collège Dawson. Aux États-Unis, une courte liste de toutes les tueries perpétrées dans des institutions scolaires doit inclure Columbine, West Virginia Tech et Newtown au Connecticut. C'est même arrivé dans la ville d'Ottawa !

En octobre 1975, pendant que mon fils voyait le jour dans la salle d'accouchement de l'hôpital Montfort, un élève de l'école secondaire St. Pius X violait une jeune fille, puis se rendait dans son école avec un fusil, tuait un camarade de classe et en blessait cinq autres avant de retourner l'arme contre lui-même.

Une nouvelle vie apparaît alors que la mort, enfant de la folie, fauche celle d'élèves !

Aux États-Unis, la National Rifle Association (NRA) suggère que la réponse à ce genre de menace est d'avoir des gardes armés pour arrêter le bad guy  ! Il n'est pas sûr que la prolifération des armes assurerait la sécurité ; toute proportion gardée, les Américains ont beaucoup plus de ces incidents tragiques que nous.

Beaucoup d'élèves sont fascinés par des jeux vidéo ; mais la très vaste majorité d'entre eux savent faire la différence entre la réalité et la fiction, que ce soit un jeu, ou un film ou un roman. Dans Rape of a Normal Mind, les journalistes qui ont étudié le cas Poulin dans la tuerie d'Ottawa ont découvert que cet élève solitaire était un adepte des jeux de guerre (war gaming) et qu'il avait planifié en détail l'événement dans son journal intime, dans lequel il avait écrit qu'il « ne voulait pas mourir avant d'avoir f... une fille ».

Malgré notre vigilance, cette petite minorité d'élèves, fascinés par la mort et qui sont incapables de faire la différence entre la fiction et la réalité, peuvent possiblement passer à l'acte. Certains le font via le suicide, certains rêvent de tuer tout sur leur passage tandis que d'autres se radicalisent et veulent se joindre à l'armée de « l'État islamique ». Dans tous les cas, c'est la catastrophe pour l'entourage.

UN PISTOLET ET UNE CRAIE

Parce qu'on vient d'être secoué par la menace, doit-on céder à la panique ? Doit-on instaurer des mesures de sécurité tellement imperméables que toute vie normale serait étouffée ? Pour faire caricatural, dois-je avoir un pistolet dans une main et une craie à tableau dans l'autre ? Devant la possible attaque par des terroristes de Daesh, nous faisons face à la même tentation « de la sécurité à tout prix », comme avec la loi antiterroriste de M. Harper. Là aussi, ma réponse est NON !

Pendant un quart de siècle, j'ai travaillé à la PHD dans un atelier scolaire ; j'ai enseigné à des jeunes de 3e secondaire comment se servir d'outils comme une scie à ruban ou une perceuse à colonne. Oui, un accident était constamment une possibilité ; à deux ou trois reprises, cela est « passé proche » ! Mais j'ai enseigné - et surtout exigé - une attitude sécuritaire de mes élèves. Dieu merci ! Je n'ai jamais été témoin d'un accident dans ma classe. De même, si on veut éliminer toute possibilité d'accident en éducation physique, il faudrait enlever ce cours du curriculum, et ainsi renoncer à tous les bienfaits de l'activité physique !

Sécurité contre possibilité d'une catastrophe ! C'est le dilemme de toute institution scolaire ; c'est aussi le dilemme de notre société face à la menace terroriste depuis la chute des tours du World Trade Center. Comment Charlie Hebdo doit-il réagir face au terrorisme ; se cacher dans un bunker ou proclamer fièrement ses valeurs ?

OUVERTURE SUR L'AUTRE

Voilà plusieurs années, avec mes collègues enseignants de PHD, nous avons collectivement décidé que notre projet éducatif serait l'ouverture sur le monde. Et ce projet éducatif serait axé sur l'ouverture à l'autre ; et non sur la peur. Est-ce qu'une nouvelle menace comme celle de la semaine dernière peut arriver de nouveau ? Est-ce qu'il est possible qu'il y ait des victimes comme cela est arrivé à Columbine, à Polytechnique ou à Ottawa ? Est-ce qu'on peut être attaqué par un tireur fou alors qu'on se balade dans un centre commercial ? Est-ce que je peux être tué par un fou de Dieu qui est prêt à se faire exploser ? À toutes ces questions, la réponse est OUI !

Je ne me cacherai pas. Demain, je vais conduire ma voiture pour aller chanter dans une chorale d'enseignants à la retraite. Certes, je ferai de la conduite défensive. Mais est-ce que je devrais m'empêcher de pratiquer cette activité ludique de peur de me faire frapper, en route, par un chauffard, multirécidiviste de l'alcool au volant ? Ce prix de la peur est trop élevé !

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