Le vent de Cannes

Blake Lively à Cannes lors de la première... (PHOTO LOIC VENANCE, AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Blake Lively à Cannes lors de la première du plus récent film de Steven Spielberg, The BFG.

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Martine Delvaux

Déjà l'an dernier, l'exigence du port des talons hauts sur le tapis rouge de Cannes avait fait les manchettes. Des femmes avaient été refoulées parce qu'elles portaient de talons plats.

Cette année, Julia Roberts, dont c'était le baptême cannois, a retiré ses chaussures et a gravi l'escalier de la gloire pieds nus. La scène a été immortalisée par nombre de photos, dont celle qui a circulé le plus, prise de haut, en plongée, avec vue non seulement sur les pieds nus de la star, mais sur l'intérieur de son décolleté.

Cannes et les femmes. Chaque année, on nous sert la même misogynie.

Le vent de Cannes s'en prend aux femmes, comme s'il attendait leur arrivée, prêt à leur souffler dessus, tout pour, d'une manière ou d'une autre, les faire tomber.

Cette fois, le vent de Cannes a fait voir la petite culotte de Caitriona Balfe dont la robe a été relevée sur la Croisette.

Il a aussi montré les jambes et la culotte d'Amal Clooney, celle-là même qui, à un journaliste lui demandant ce qu'elle portait, a déjà répondu : « Ede & Ravenscroft » - la marque des vêtements portés en cour par les avocats britanniques. Le vent de Cannes a sans doute participé à révéler le mamelon d'Elsa Zylberstein, capté, lui aussi, au cours d'une séance photo par un de ces photographes qui n'en ratent pas une, parmi les dizaines qui entourent les stars, leur objectif bien pendu.

On aime pointer les erreurs vestimentaires des femmes, un mauvais choix, inélégant, clinquant, révélateur. Cette année, Cannes aura braqué son regard lubrique sur une série de robes transparentes qui laissaient deviner les corps qui les portaient, comme s'il s'agissait là d'un événement : attention, corps nu de femme à l'horizon, avec l'impression que les nouvelles qui nous proviennent de Cannes nous ramènent dans la chambre d'un jeune adolescent à l'époque où on cachait encore un Playboy en papier sous le matelas.

Je passe sur la description de Blake Lively montant les marches en Cendrillon (un classique !), les moult renvois à sa grossesse si bien habillée, et la rumeur voulant qu'elle ait confondu un casque d'écoute avec une visière - alors que dans les faits, si on prête bien l'oreille, la bande-son en anglais nous montre non pas qu'elle est idiote, mais qu'elle blaguait ! Tout pour montrer les femmes comme disponibles et offertes, surprises dans leurs faux pas, leurs erreurs, les moments où quelque chose leur échappe. Tout pour les prendre en défaut et leur faire honte juste un peu, juste assez.

Si, chaque année, Cannes maltraite les femmes, pourquoi continuer à en parler ? Pour souligner aussi ce qui a été dit, à Cannes, par les femmes. Pour rappeler, cette fois, l'entrevue donnée par Jodie Foster et sa critique acerbe des scénarios qui se servent du viol comme seule explication concernant la psychologie d'un personnage féminin, sans pour autant aborder cette question avec un réel sérieux. Les scénaristes, suggère Foster, ne savent pas vraiment quoi faire avec une femme, et alors, l'idée du viol leur tombe du ciel !

J'en profite aussi pour noter la prise de position de Susan Sarandon au sujet de Woody Allen, à la suite de la lettre publiée par Ronan Farrow, le fils de ce dernier et frère de Dylan Farrow qui a dénoncé l'agression sexuelle commise par son père. À Cannes, Susan Sarandon a brisé la règle hollywoodienne du silence au sujet d'un de ses demi-dieux, pour dire : « Je pense qu'il a agressé sexuellement un enfant, et je ne pense pas que ce soit correct (I don't think that's right) ».

Les tapis rouges illustrent avec force comment l'inégalité entre les sexes repose, entre autres, sur des effets d'apparition et de disparition.

Celles qui se voient attribuer le rôle des femmes, enrobées d'étoffes luxueuses, de gros bijoux et de couleurs voyantes, apparaissent, photographiées sous tous les angles, interrogées sur leur accoutrement bien plus que sur leur travail à l'écran. Surreprésentées, elles se voient néanmoins exclues de mille et une façons. Extrêmement apparentes, elles sont toutefois minorisées. Les hommes, quant à eux, pour la plupart blancs, arborent le smoking comme un même uniforme. Ils n'apparaissent donc pas vraiment, mais sont singularisés par leur nom et leurs accomplissements, et aussi par une femme, belle et bien décorée, debout à leurs côtés.

Les hommes sont parfaitement inclus, ils dominent la représentation, et leur uniformisation est l'allégorie de la domination masculine. À la manière de certaines voitures de police qui passent incognito, ils sont banalisés, ce qui leur permet, parfois, trop souvent, d'agir en toute impunité. Drapés ainsi d'invisibilité, j'ai envie de dire qu'ils sont, à Cannes et ailleurs, partout, tout le temps, et qu'on ne sait pas toujours quand et comment ils vont frapper. À l'image du vent.

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