Du sable dans l'engrenage

« L'anonymat confère à l'internaute un sentiment d'impunité qui... (Photo Krisztian Bocsi, archives Bloomberg)

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« L'anonymat confère à l'internaute un sentiment d'impunité qui encourage l'outrance verbale, ce qui peut favoriser la propagation de discours haineux, notamment sexistes, qui peuvent s'avérer lourds de conséquences », estime l'auteure.

Photo Krisztian Bocsi, archives Bloomberg

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Léa Clermont-Dion

Candidate au doctorat en science politique

« T'as du sable dans le vagin », « Salope », « Conne », « How about you get cancer », « Fuck you bitch », « Kill yourself you piece of garbage. You shouldn't be able to breathe. »

Les attaques sexistes pleuvent sur le « farweb ». Elles sont répandues ici et là, partout dans le monde, parfois dans un anonymat complet et trop souvent en toute impunité. Un constat s'impose. Les dispositions législatives nationales dans le monde semblent trop souvent insuffisantes pour limiter le discours haineux et sexiste.

Les dommages collatéraux sont pourtant nombreux. La violence sur le web peut parfois entraîner la mort. On se souviendra du cas tragique de la jeune Canadienne Amanda Todd qui s'était suicidée à la suite d'une menace de porno de vengeance (« revenge porn »), à savoir la diffusion en ligne et publiquement d'un contenu sexuellement explicite sans le consentement des personnes concernées. Un jeune homme avait menacé Amanda de diffuser une photo d'elle seins nus à ses amis, à moins qu'elle ne se dévêtisse encore plus.

Parfois, la cyberviolence faite aux filles, incarnée notamment par le porno de vengeance, peut mener à l'incitation à la haine. C'est un grave problème. Selon un rapport de l'ONU mené par la Commission Broadband, 73 % des femmes internautes dans le monde auraient expérimenté une cyberviolence sexospécifique : « sextorsion », harcèlement, « slut-shaming », « fat-shaming », etc.

Toutes les manifestations de sexisme sur le web ne relèvent pas de la catégorie du discours haineux. Le Comité des ministres du Conseil de l'Europe définit le terme de discours de haine comme toutes formes d'expression qui propagent, incitent, promeuvent et justifient la haine raciale, la xénophobie, l'antisémitisme et d'autres formes de haine.

Très peu de pays ont des dispositions pénales sur la question. La Grèce, les Pays-Bas et la Suède ont des lois, souvent contestées, sur le cyberharcèlement. La France et l'Angleterre ont implanté des dispositions législatives pour punir le porno de vengeance. Le gouvernement de la Nouvelle-Écosse a adopté le Cyber Safety Act, une autre loi contestée sur le porno de vengeance comme en Californie.

D'autre part, on retrouve l'article 264 du Code criminel contre le « harcèlement criminel ». La propagation des discours haineux est interdite au Canada, punissant les attaques envers tout groupe identifiable par la « couleur, la race, la religion, l'origine ethnique ou l'orientation sexuelle ». La liberté d'expression est quant à elle garantie dans la Charte canadienne des droits et libertés.

Le contexte actuel permet aussi l'expression publique des individus comme Roosh V, antiféministe, misogyne assumé, faisant l'apologie de l'homme blanc privilégié, qui en appelle à la légalisation du viol dans des lieux privés.

Comment se fait-il qu'il puisse continuer à propager la haine des femmes en toute impunité ? Trop peu de dispositions législatives nationales s'intéressent spécifiquement à la propagation du discours haineux sexiste. Par ailleurs, il est difficile de trouver l'équilibre entre la liberté d'expression, l'égalité et la non-discrimination. Roosh V propage son discours haineux et sexiste dans plusieurs pays du monde.

De la responsabilité de quel État cela relève-t-il donc ? Considérant l'attention médiatique que l'on accorde à ce gourou du masculinisme décomplexé, il serait peut-être intéressant d'en examiner les enjeux juridiques. Que peuvent les dispositions législatives nationales devant un réseau de communication par définition délocalisé ? Au Canada, sa parole a porté écho, malgré les recours possibles.

Quand le recours à la loi n'est pas une option et que l'agresseur est anonyme, ou connu, tenter de se faire justice à travers les médias sociaux, comme Twitter, YouTube et Facebook, est toujours envisageable, mais bien souvent très peu efficace. Facebook ne reconnaît d'ailleurs pas la violence sexospécifique et ne censure pas les discours haineux envers les femmes.

Le web est encore jeune. Les activités en ligne méritent d'être analysées, interrogées et observées au prisme du respect des droits de la personne. L'anonymat confère à l'internaute un sentiment d'impunité qui encourage l'outrance verbale ce qui peut favoriser la propagation de discours haineux, notamment sexistes, qui peuvent s'avérer lourds de conséquences.

Dans nos sociétés, la liberté d'expression peut être limitée dans certaines circonstances, comme la propagation du discours haineux. Aujourd'hui, le problème est qu'internet est géographiquement sans limites. Contrôler le cyberespace est donc, nécessairement, une question d'ordre international.

Le Canada devra s'interroger sérieusement sur cet enjeu fondamental afin d'arrêter la propagation haineuse et sexiste sur le web. La question du sexe n'est évidemment pas le seul facteur de discrimination. Il faut également porter une attention particulière à d'autres cibles de la haine comme l'orientation sexuelle, l'origine, l'identité sexuelle, etc.

Mais chose certaine, les femmes sont encore et toujours des cibles d'attaques virulentes qui vont trop loin. C'en est assez !

Du 9 au 12 février, des jeunes venus d'une soixantaine de pays étaient réunis à Strasbourg pour discuter de la propagation du discours haineux et sexiste lors d'un séminaire organisé par le Conseil de l'Europe et le Centre européen de la jeunesse. L'auteure faisait partie de la délégation appuyée par l'Office franco-québécois pour la jeunesse.

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