Un pari gagnant

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« Il y a des années que, sur la base d'études sérieuses et d'expériences réussies initialement en Suède et jusqu'en Australie en passant par une quinzaine d'autres pays européens, la défunte AQESSS prônait le financement axé sur les patients », explique Michel Gervais.

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Michel Gervais

Ex-président de l'Association québécoise d'établissements de santé et de services sociaux (AQESSS)

On peut sans doute reprocher bien des choses au ministre Gaétan Barrette. J'ai à son égard mon propre lot de griefs que je passe aujourd'hui sous silence pour me concentrer sur sa dernière annonce :  l'établissement du financement à l'activité ou, mieux, du financement axé sur les patients comme mode de base pour financer les établissements de santé et de services sociaux.

Comme tout changement important, la réforme soulève des questions, des inquiétudes, des réserves, des critiques, des oppositions qui pourraient, en s'accumulant, constituer un puissant frein. Comme il arrive trop souvent au Québec, on pourrait en venir à exiger un « moratoire », un autre ! C'est notre façon à nous d'empêcher le progrès.

Ce serait une erreur. Il y a des années que, sur la base d'études sérieuses et d'expériences réussies initialement en Suède (1992) jusqu'en Australie (2012) en passant par une quinzaine d'autres pays européens dont le Royaume-Uni et la France, la défunte AQESSS prônait le financement axé sur les patients.

Pourquoi changer le mode actuel de financement ? Parce qu'il est insensé, qu'il conduit à une augmentation incontrôlable des coûts des services de santé, qu'il ne comporte aucun incitatif financier à l'efficience, à l'accessibilité, voire à la qualité.

C'est une question de simple bon sens. Aucune entreprise, quelle qu'elle soit, ne peut améliorer sa performance individuelle ou relative si elle ne connaît pas ses « prix de revient ». Or, on en est là présentement dans notre système de santé.

On ne sait tout simplement pas combien coûtent nos services de santé, d'autant qu'on n'a jamais inclus la rémunération médicale dans l'équation.

J'ai été directeur général d'un centre hospitalier pendant près de 10 ans. J'aurais bien aimé savoir combien coûtait un épisode de soins dans mon établissement sur la base d'un mode de calcul reconnu et, surtout, pouvoir comparer nos résultats à ceux d'autres hôpitaux du même type, ici ou ailleurs, non seulement sur le plan des coûts, mais aussi sur ceux de la qualité et de l'efficacité.

Même dans le contexte d'un hôpital psychiatrique comme celui que je dirigeais, il y a des mesures objectives (temps d'attente pour une évaluation, durées de séjour, taux de réhospitalisation durant la première année, etc.). Et il n'aurait pas été normal, par exemple, qu'en moyenne, toutes choses étant égales par ailleurs, il en eût coûté deux fois plus cher à l'Institut Douglas qu'à l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal pour le traitement d'un patient en crise psychotique.

A fortiori, est-il possible d'avoir des mesures objectives et utiles dans le domaine de la santé physique, par exemple pour les activités chirurgicales ? Comment expliquer que, pour un même type d'intervention, il en coûte 1,5 fois plus cher dans un établissement que dans un autre ? Comment justifier un taux de rappel de chirurgie ou un taux de mortalité nettement plus élevé pour des interventions du même type ?

Mis au fait de pareils écarts, un directeur général responsable ne pourrait manquer d'analyser les causes de pareille situation et tenter d'améliorer la performance de son établissement.

À l'AQESSS, nous avions commencé, sur la base de nos « rapports performance », à fournir aux établissements et aux régions des comparaisons sur leur efficience relative et nous commencions à obtenir des résultats probants en matière de changement des pratiques. Mais le ministre n'appréciait pas la présence d'un tel empêcheur de tourner en rond. Heureusement, il semble qu'il maintiendra les « rapports performance ».

Le virage que le ministre propose aujourd'hui pour le financement va dans le même sens.

Et Gaétan Barrette ne sort pas ce lapin de son chapeau tel un magicien. J'ai sous les yeux des centaines de pages de documents dont il dispose, dont entre autres le rapport Pour que l'argent suive le patient (rapport du Groupe d'experts pour un financement axé sur les patients, février 2014) et ses annexes. Tout y est, sur les objectifs, sur la nécessité de s'appuyer sur des données et des systèmes informatiques fiables, sur les étapes à franchir, sur un éventuel échéancier, sur les conditions gagnantes pour réussir pareil changement et sur les écueils à éviter qui constituent aujourd'hui, dans la tête des timorés, autant d'obstacles à son adoption. Tout sera dans la manière, mais ce changement s'impose.

* L'auteur est aussi l'ancien recteur de l'Université Laval.

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