Du « plafond de papier » et du manspreading culturel

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« Dans le dernier numéro du magazine Lire (décembre 2015-janvier 2016), un maigre 20 % des "livres de l'année" étaient signés par une femme », souligne Lori Saint-Martin.

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Lori Saint-Martin

Professeure de littérature à l'UQAM et écrivaine

Dans les dernières semaines, on a beaucoup décrié le sexisme, parfois aussi le racisme, dans la sphère culturelle (cinéma, théâtre, bande dessinée, humour). Qu'en est-il du domaine littéraire ?

À l'automne 2015, j'ai étudié le cahier des livres de six quotidiens de cinq pays (Le Monde, Le Devoir, The Globe and Mail, The New York Times, El País et Clarín) et quelques magazines littéraires. Partout, les hommes dominent : dans quatre journaux sur six, moins de 34 % des comptes rendus portaient sur un livre écrit par une femme. Même en laissant de côté les 17 articles consacrés au « combat des titans » entre Cervantès et Shakespeare, 75 % des auteurs au sommaire du Magazine littéraire de janvier 2016 étaient des hommes.

Mais ces chiffres, consternants en soi, ne disent pas tout sur la disqualification des auteures. Pour l'ensemble des journaux, un maximum de 28,6 % des auteurs vedettes (ceux qui occupaient la couverture et obtenaient les articles les plus longs) étaient des femmes. Les hommes avaient aussi droit à des photos plus nombreuses et plus grandes, rehaussant encore leur visibilité.

Dans le dernier numéro du magazine Lire (décembre 2015-janvier 2016), un maigre 20 % des « livres de l'année » étaient signés par une femme (un seul livre de femme sur les 10 « incontournables du roman étranger » dans la livraison précédente). Les adjectifs dithyrambiques comme « superbe », « brillant », « magistral » et « puissant » ne qualifient que des livres d'hommes.

Quand il s'agit de célébrer les auteurs classiques, les hommes sont bien sûr avantagés, mais les magazines et journaux couronnent aussi les nouveaux maîtres : sur les « 10 auteurs à découvrir » du numéro d'octobre 2015 de Lire, 8 étaient des hommes. Les « lions » d'hier, ceux de demain : des hommes. Ici comme dans le métro, le manspreading est la règle : plus d'articles, plus de place, beaucoup plus de prestige.

PLUS DE LIVRES ÉCRITS PAR DES HOMMES ?

Les hommes publient probablement dans une proportion plus élevée, même s'il est presque impossible d'obtenir des chiffres globaux (j'ai bien essayé). Mais aucun journal ne prétend offrir un reflet statistique des titres publiés : ils cherchent plutôt à parler des « meilleurs livres », des « livres importants », des « auteurs qui comptent ». Et comme par hasard, ces livres ont généralement été écrits par des hommes. Il est rare que les femmes puissent franchir le « plafond de papier » des 25-30 % de la visibilité. Et que dire du prix Goncourt, attribué à 14 hommes et à deux femmes (12,5 % du total) depuis 2000 ? On le voit bien, la disproportion est trop criante pour qu'on puisse la justifier en alléguant que les femmes publieraient moins.

Notre époque est celle de la parité en politique, du moins comme idéal à atteindre. À quand la parité culturelle ?

Les femmes écrivent, publient, lisent, paient des impôts qui soutiennent un secteur culturel où elles sont fortement sous-représentées.

Le moment est venu de le reconnaître : notre idée d'un « grand auteur », d'un « livre magistral », d'un « sujet essentiel » est fortement biaisée en faveur des hommes. Un livre sur un père et un fils est universel ; un roman sur une mère et une fille est « un livre de bonne femme ».

Il faut prendre conscience de l'écart actuel et de l'injustice qu'il représente. Les responsables des journaux et magazines doivent réfléchir à leurs préjugés conscients et inconscients, s'ouvrir à d'autres voix (les auteurs recensés - et les recenseurs aussi - sont en général blancs, occidentaux, culturellement privilégiés et hétérosexuels) et nous donner des pages littéraires plus stimulantes et plus diversifiées. Pas simplement pour des raisons démographiques : les livres des femmes méritent qu'on les prenne aussi au sérieux que ceux des hommes.

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