L'ogre et l'ours

« Quelqu'un a dit que cette souffrance est telle... (ILLUSTRATION THINKSTOCK)

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« Quelqu'un a dit que cette souffrance est telle que la personne a vraiment l'impression qu'un grizzly est sur le point de l'attaquer », exprime Pierre Racine.

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Pierre Racine

Laval

Il y a quelqu'un sur ma tête de lit...

Je ne le vois pas, mais il est bien là, juste au-dessus de mon oreiller, toisant sa victime, salivant.

Dès que je lève les paupières, mon corps devient alors sa pâture, son terrain de jeu :  je me mets à trembler, mon coeur palpite, je me retourne dans tous les sens comme un ver de terre qu'on aurait coupé en huit.

La tension musculaire est, en fait, insupportable et j'ai vraiment l'impression d'être une centrale d'Hydro-Québec qui dessert l'est du Canada. Je serre les mains de toutes mes forces pour essayer d'évacuer la tension ; elles en deviennent parfois bleues. Je fais aussi les exercices de relaxation de Jacobson ou de la méditation de pleine conscience. Rien n'y fait.

Cette torture matinale est mon pain quotidien ; elle dure une heure ou deux. J'ai souvent le goût de mourir. Mais il faut bien se lever... Peut-être que ça ira mieux.

C'est mal connaître l'ogre de l'anxiété généralisée : au lever, j'ai des étourdissements et je marche clopin-clopant, comme un infirme. J'ai peur de tomber, de perdre connaissance. En fait, j'ai peur de tout. De me lever, d'aller de ma table de travail à la cuisine pour me faire une toast, de sortir de chez moi, de prendre l'auto. Peur d'avoir peur. Parce que l'intrus attaque souvent au moment où on s'y attend le moins. Il aime improviser. On vit dans une anticipation constante, chancelant juste à l'idée de devoir passer au travers d'une autre journée, effrayé par une myriade de symptômes parfois très invalidants, qui peuvent survenir à tout moment. Ou qu'une crise panique, la Rolls-Royce du désordre anxieux, vous mette en morceaux.

Quelqu'un a dit que cette souffrance est telle que la personne a vraiment l'impression qu'un grizzly est sur le point de l'attaquer. Sauf qu'il n'y a pas d'ours, je le sais. Mais la décharge d'adrénaline et de cortisol est exactement la même. On veut courir de toutes ses jambes, être ailleurs, dans une autre dimension, sur la planète où il n'y a pas d'ours...

UNE PEUR INDICIBLE

Je suis infirme d'une infirmité qui ne se voit pas. Je garde ma flopée de pilules, cachées dans une de mes poches, à l'insu de tous. Mon cellulaire m'accompagne toujours au cas où l'ours apparaîtrait. Je pourrais, au moins, appeler le 911 et aller aux urgences. On me retournerait chez moi après des heures d'attente et on me faire refilerait une Ativan, ce qui n'arrange rien, puisque je suis en état de dépendance et que le médicament n'a aucun effet sur moi.

Cette peur indicible, qui vous papillonne l'estomac, vous met les jambes en Jell-O, dure de l'oreiller du matin à l'oreiller du soir, presque non-stop. De l'ogre matinal à l'ours diurne.

Ça m'est tombé dessus l'an passé, comme une décharge de briques, de façon inopinée, à 63 ans. Personne ne sait vraiment pourquoi.

Oui, j'ai un psychiatre. Et mon désordre fait que j'ai peur des pilules aussi ! Parce que les effets secondaires sont parfois pires que la maladie elle-même et que mon amygdale a associé les médicaments à un danger imminent et me « shoote » de l'adrénaline comme si c'était un « open-bar ».

Mes jambes tremblent, j'ai peur de perdre la raison, je vacille... Je suis encore dans la gueule de l'ours imaginaire. Jusqu'au réveil, demain, où l'ogre, sur ma tête de lit, va reprendre du service...

Je dédie ce court texte à tous ceux qui souffrent, comme moi, du trouble d'anxiété généralisée.

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