Existe-il un cartel en alimentation ?

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« Le secteur vit de très bons moments et 2016 risque d'être une autre très bonne année, mais les marges augmenteront à peine », précise Sylvain Charlebois.

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Sylvain Charlebois

Professeur au Food Institute à l'Université de Guelph

Depuis quelques semaines, plusieurs consommateurs sortent des magasins d'alimentation en état de choc. Certains s'indignent du chou-fleur à 8 $ pendant que d'autres s'étonnent des boîtes de céréales de format régulier à presque 10 $.

De surcroît, dans les tribunes, plusieurs tracent maintenant un parallèle entre le pouvoir oligopolistique des entreprises pétrolières et le prix soudainement élevé des aliments. Certains vont aussi loin qu'accuser les épiciers de surcharger les consommateurs pour certains produits.

Bien qu'il soit toujours difficile de démontrer une telle astuce, les résultats financiers des grands de l'alimentation démontrent hors de tout doute que les consommateurs peuvent continuer à visiter nos épiciers en toute quiétude.

D'abord, il est vrai que le secteur de la distribution alimentaire canadien compte peu de joueurs comparativement au marché américain, par exemple. Loblaw-Provigo, Sobeys-IGA et Metro contrôlent une bonne partie du marché. Cependant, Walmart et Costco possèdent actuellement chacun 7 à 8 % du marché et exercent une influence notable depuis quelques années. Chez eux, le prix est roi. En revanche, pendant cette même période, les trois grands de l'alimentation misent sur des stratégies tout aussi différentes que complémentaires.

Loblaw protège sa marque chérie, Le Choix du Président. De l'achat de Shoppers jusqu'à la création de nouveaux produits, l'objectif est d'améliorer constamment l'image de marque des produits développés par Loblaw. Pour Sobeys, c'est l'efficacité en distribution, point. L'achat de Safeway permet au deuxième plus grand distributeur du pays de se tailler une place de choix sur l'ensemble du territoire. Pour Metro, un joueur régional, l'expérience-magasin et la variété des articles offerts demeurent des objectifs bien définis. Les trois consolident leur position en investissant massivement dans leurs magasins et sur l'amélioration de leur logistique.

Mais l'harmonie sectorielle en cours encourage-t-elle l'abus ? Laissons les chiffres établir les faits. Prenons comme exemple Metro, étant donné que son niveau de profitabilité est deux fois plus élevé que ses compétiteurs en ce moment. Depuis deux ans, son chiffre d'affaires a augmenté de 7 % tandis que ses profits diminuaient de 26 %. Sa marge bénéficiaire est d'à peine 4 %, pratiquement le double de Loblaw et Sobeys. En comparant ses résultats avec les pétrolières ou même avec le secteur pharmaceutique, ces derniers ne sont guère impressionnants.

Bien qu'il puisse être difficile pour certains de le croire, la saine gestion qui prévaut dans le secteur a permis aux consommateurs d'éviter un scénario plus catastrophique.

Pendant que les consommateurs voient leur facture d'épicerie augmenter en moyenne de 7 à 8 %, les distributeurs investissent et concentrent leurs efforts à l'amélioration de leur gestion des coûts. La détermination dérisoire d'offrir les meilleurs prix possible a tranquillement cédé sa place à une offre relevée, hétérogène, à l'écoute des besoins contemporains des consommateurs plus informés.

Bien sûr, le secteur vit de très bons moments et 2016 risque d'être une autre très bonne année, mais les marges augmenteront à peine en raison de forces démographiques défavorables à une plus forte croissance des revenus. De plus, l'arrivée d'un nouvel acteur sur le marché canadien d'ici deux ans est plus que probable. Et si c'est le cas, chacun devra défendre ses parts de marché, ce qui maintiendra les prix à la baisse pour un certain temps.

Tout compte fait, le secteur est mieux géré qu'il y a 10, voire même cinq ans. Plusieurs variables systémiques telles que les fluctuations monétaires, les coûts énergiques et les changements climatiques ne peuvent être contrôlées par la gestion des entreprises agroalimentaires. Le cumul d'années durant lesquelles le taux d'inflation alimentaire outrepassait le taux d'inflation général semble nous rattraper. Les salaires ne suivent tout simplement pas, forçant ainsi plusieurs personnes à faire des compromis budgétaires.

Malgré les hausses récentes, les ménages canadiens dépensent à peine 9,3 % de leur budget en alimentation. Seuls les consommateurs des États-Unis, de Singapour, du Royaume-Uni et de Suisse consacrent moins en alimentation comparativement à leur richesse. Certes, les Canadiens éprouvent un choc ces jours-ci, mais d'autres régions du monde ont déjà vu pire.

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