Les suites du Printemps arabe

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« Les pertes récentes du groupe État islamique en Irak semblent compensées par des gains majeurs ailleurs », souligne Mokhtar Lamani. Sur la photo, une frappe contre l'EI à Ramadi, en Irak.

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Mokhtar Lamani

Ancien envoyé spécial de l'ONU en Irak et en Syrie, Montréal

Cinq ans après le début du Printemps arabe et malgré l'état de chaos généralisé dans une région connue pour sa stagnation politique, sa corruption généralisée et sa répression comme seul moyen de gouvernance, des transformations sans précédent s'opèrent dans la région.

La plus grande fut la désacralisation des pouvoirs politiques usés, sclérosés et responsables de tous les blocages politiques et socio-économiques.

Mais la situation actuelle paraît pire : guerres civiles généralisées, sectarisme, émergence d'un extrémisme brutal et sans précédent, États pratiquement en faillite (Yémen, Libye, Syrie, Irak). Les dangers qui menacent l'avenir de la région n'ont jamais été aussi pressants, dont le plus dangereux est l'extrémisme religieux. 

Par définition, l'extrémisme évolue très bien dans les eaux troubles et risque de basculer toute la région dans un projet contraire aux rêves et idéaux démocratiques des jeunes qui ont lancé le Printemps arabe. La stratégie de la communauté internationale manque de proactivité à fixer des objectifs clairs et des moyens efficaces pour les réaliser.

Les agendas régionaux et internationaux très contradictoires n'apaisent certainement pas les tensions. Ainsi, les pertes récentes du groupe État islamique (EI) en Irak semblent compensées par des gains majeurs ailleurs, particulièrement en Libye.

En juin 2014, quand l'EI avait surpris le monde en occupant un vaste territoire en Syrie et en Irak aussi grand que le Royaume-Uni, les États-Unis ont réagi en lançant une coalition de frappes aériennes contre les positions de l'organisation.

Cette politique a très vite montré ses limites et mis en exergue la complexité de la situation. À défaut de troupes terrestres, la coalition compte, du moins en Irak, sur une armée irakienne fortement sectaire appuyée par des milices chiites aussi dangereuses et extrémistes que les terroristes qu'elles combattent.

QUELQUES CARACTÉRISTIQUES DE L'EI

 - Une aisance à recruter de nouvelles générations de djihadistes dans plus de 80 pays, soit parmi les « déçus » de l'attentisme de son aînée Al-Qaïda à voir le projet de califat se réaliser, soit en recrutant parmi les candidats à l'horreur qui ont trouvé dans le fondamentalisme islamique le dérivatif idéal à leurs pulsions criminelles ;

 - Le recrutement d'enfants de moins de 18 ans. Achbal Al Khilafat (« les lionceaux du califat ») a recruté depuis le début de 2015 plus de 1000 enfants ;

 - Une capacité à appliquer sa stratégie appelée « fish of desert » et un pragmatisme à contrôler les sources de finances, menant même une guerre totale à la branche locale d'Al-Qaïda en Syrie afin de s'imposer en force exclusive dans la région ;

 - Un usage très professionnel des technologies de l'internet et des médias (les vidéos des exécutions sont dignes d'un professionnalisme hollywoodien).

 - Une politique de choc par l'usage des méthodes les plus barbares allant jusqu'aux nettoyages les plus affligeants : religieux, sectaire, ethnique et même culturel du patrimoine humain de Mésopotamie.

Les crises dans la région ont favorisé une implantation solide de l'extrémisme. Ces crises ont trois nivaux (local, régional et international) et impliquent des pays et organisations aux objectifs très contradictoires. Elles ont toutes conduit à une fragmentation des sociétés.

Ce n'est pas un hasard si les hommes de l'EI, en Irak, sont largement irakiens (plus de 80 %) alors que la même organisation en Syrie est composée de moins de 25 % de Syriens. L'organisation comprend parfaitement qu'aucune guerre n'a été gagnée du ciel et que les milices chiites de la « mobilisation populaire » sont craintes par les civils sunnites des régions concernées.

L'EI, entité monstrueuse, doit être vue comme le symptôme des maladies graves qui affectent le Moyen-Orient et de la longue vacuité politique dans cette région.

D'où l'insuffisance, voire l'inefficacité de l'approche actuelle, uniquement militaro-sécuritaire. L'approche adéquate devrait être globale et multidisciplinaire, politique, socio-économique, culturelle et éducationnelle.

Sommes-nous devant la victoire de la contre-insurrection (Égypte), d'un usage massif de la violence sous prétexte de lutte antiterroriste (Syrie) ou de chaos total et de guerres civiles interminables (Yémen, Libye) ?

Il faut inscrire le Printemps arabe dans le long terme, nonobstant les tentatives de détournement par les forces du conservatisme islamiste ou les tentatives contre-révolutionnaires des élites dominantes depuis les indépendances à bloquer tout engagement sérieux de démocratisation réelle.

Les révolutions et leur réussite ne se mesurent pas en mois ni en années. C'est un mouvement social lent et profond qui nécessite de corrections continues. La Révolution française, référence en matière de gouvernance et de droits de l'homme, n'a-t-elle pas connu un demi-siècle de chaos total après 1789 avant que les choses ne prennent le cheminement démocratique qu'on leur connaît ?

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