Réplique : la difficulté de comprendre une étude

« La conséquence prévisible d'une privatisation de la SAQ... (Photo Janick Marois, archives La Voix de l'Est)

Agrandir

« La conséquence prévisible d'une privatisation de la SAQ serait une sérieuse hausse de taxe sur l'alcool destinée à compenser les pertes de revenus pour l'État », avertit l'auteur.

Photo Janick Marois, archives La Voix de l'Est

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Philippe Hurteau

Chercheur à l'IRIS

L'auteur réagit au texte « Quand l'IRIS s'empêtre dans ses chiffres », publié lundi.

En avril dernier, l'IRIS a publié une étude sur les risques liés à la privatisation de la SAQ. En résumé, il y est démontré qu'il s'agirait là de la pire décision possible pour les finances publiques : malgré d'importants revenus provenant de la vente de la SAQ, jamais il ne serait possible de compenser la perte des dividendes que reçoit annuellement le gouvernement.

La conséquence prévisible d'une privatisation serait donc, comme ce fut le cas en Alberta, une sérieuse hausse de la taxe sur l'alcool destinée à compenser les pertes de revenus pour l'État. Les consommateurs et consommatrices y perdraient (augmentation du prix des produits à la caisse) et les finances publiques feraient, au mieux, jeu nul.

Dans une lettre d'opinion publiée le 4 mai, Yvan Stringer, économiste et professeur à HEC Montréal, s'est montré pour le moins critique de ces conclusions. Les mots durs fusent de toute part dans un texte pourtant fort court : « erreur conceptuelle », « maîtrise relative du sujet », « le bon sens fout le camp », « travail mal fait et trompeur », etc.

L'artillerie lourde est bel et bien sortie, ce qui, généralement, cache une compréhension sommaire du propos si fermement critiqué.

Le professeur Stringer fait le reproche suivant : notre étude se serait mélangée dans ses propres scénarios. Nous projetons deux possibilités, soit que la SAQ vaut 12,4 milliards (ses profits sur 10 ans) ou 30,7 milliards (ses profits sur 20 ans). Contrairement à ce qui est avancé par le professeur Stringer, il n'y a pas d'erreur dans nos calculs. Nous n'incluons pas « dans les gains une SAQ qui vaut 12,4 milliards et dans les pertes une SAQ qui vaut 30,7 milliards ».

Ce qui nous intéresse, c'est de savoir de combien se privera le gouvernement (les dividendes perdus) s'il vend 10 % des actifs de la SAQ et, en parallèle, de combien il peut espérer faire diminuer le coût du service de la dette en affectant le produit d'une telle vente à la diminution de l'endettement public.

Pour arriver à répondre à cette question, il faut projeter dans le futur les dividendes à venir de la SAQ (en se basant sur l'évolution des dix dernières années) et évaluer différentes options du taux d'emprunt de l'État.

Si le professeur Stringer voulait nous donner des leçons de méthodologie, il devrait peut-être s'attarder d'abord à comprendre la nôtre.

Par exemple, notre premier scénario (le plus conservateur) va comme suit. Si nous évaluons la SAQ à 12,4 milliards, une vente de 10 % des actifs de la société (ce qui était suggéré dans le rapport Godbout-Montmarquette de l'an dernier) rapporterait 1,2 milliard à l'État. Si cette somme était entièrement reportée sur le remboursement de la dette publique, Québec épargnerait entre 37 et 57 millions en paiement d'intérêt par année. Le problème, c'est qu'il se priverait également de 10 % des profits de la SAQ. Résultat : aller chercher aujourd'hui 1,2 milliard en revenu pour faire diminuer le service de la dette peut, dans les faits, nous faire perdre, sur 20 ans, entre 1,9 et 2,3 milliards. Pas exactement une excellente idée pour renflouer les coffres de l'État.

Dans les deux scénarios étudiés, on constate que l'État perdrait au final plus d'argent qu'il n'en économiserait. À aucun moment, dans son texte, le professeur Stringer ne semble avoir tenu compte de la démarche de recherche qu'il critiquait. Il se contente de mélanger les données de nos différents scénarios les unes avec les autres sans se donner la peine de saisir le contenu qu'il soi-disant analyse.

Dans n'importe quel cours universitaire, un professeur dira à la blague que les études les plus faciles à critiquer sont celles qu'on n'a pas lues. Parfois, la blague devient réalité.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

la boite:2525685:box

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer