Le consensus de 1945 n'est plus

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« La montée du populisme de droite témoigne du renouveau d'une fervente aspiration à des communautés nationales pures, excluant les immigrés et les minorités », relate l'auteur. On peut penser, entre autres, au mouvement anti-islam Pegida, issu d'Allemagne.

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Ian Buruma

L'auteur enseigne la démocratie, les droits de l'Homme et le journalisme au Bard College. Il a écrit Year Zero : A History of 1945.

NEW YORK - Le 8 mai 1945, lorsque la Seconde Guerre mondiale prend officiellement fin en Europe, la majeure partie du monde n'est plus qu'un champ de ruines.

L'après-guerre laisse derrière elle plusieurs millions de personnes trop affamées et trop épuisées pour s'efforcer de faire autre chose que rester en vie. Mais, à cette même période, une vague d'idéalisme vient balayer les décombres, produisant un sentiment collectif de détermination à bâtir un monde plus équitable, plus pacifique et plus sûr.

C'est la raison pour laquelle le formidable héros de guerre Winston Churchill ne sera pas réélu à l'été 1945, avant même que le Japon n'abandonne la partie. Hommes et femmes n'ont alors pas risqué leur vie pour retrouver la vieille époque des privilèges de classe et de la privation sociale. Ils aspirent désormais à de meilleurs logements, à un accès à l'éducation et à une santé gratuite pour tous.

On constate des aspirations similaires dans toute l'Europe, où la résistance devant les nazis et fascistes a généralement été conduite par des forces de gauche, et où les conservateurs d'avant-guerre ont souvent été associés à la collaboration auprès des régimes fascistes. Beaucoup sentent monter une révolution de gauche dans des pays comme la France, l'Italie et la Grèce. Cette révolution n'aura pas lieu, dans la mesure où elle ne sera soutenue ni par les Alliés occidentaux, ni par l'Union soviétique.

Pourtant, le résistant et dirigeant de la droite Charles de Gaulle sera contraint d'intégrer les communistes à son premier gouvernement d'après-guerre, ainsi que de nationaliser banques et industries. Ce passage à un État-providence social-démocrate s'opérera dans toute l'Europe occidentale. Il s'agira d'une caractéristique du consensus de 1945.

Ces aspirations seront souvent exprimées devant les Nations unies, créées en 1945. Tout comme le rêve d'unité européenne, l'ONU fait partie intégrante du consensus de 1945. Pendant une brève période, nombre de personnalités éminentes - parmi lesquelles Albert Einstein - considéreront la gouvernance mondiale comme le seul moyen de garantir la paix à l'échelle planétaire.

Soixante-dix ans plus tard, il ne reste plus grand-chose du consensus de 1945. Rares sont les acteurs capables de mobiliser un véritable enthousiasme autour des Nations unies. Le rêve européen est en crise.

Quant à l'État-providence social-démocrate d'après-guerre, il ne cesse, jour après jour, de s'éroder.

Cette érosion débute dans les années 80 sous les mandats de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Les néolibéraux s'attaquent alors aux dépenses liées aux prestations sociales et aux intérêts particuliers des syndicats. On pense alors que les citoyens vont devoir devenir plus autonomes, le reproche étant fait aux programmes sociaux de les rendre paresseux et dépendants.

Le consensus de 1945 va toutefois subir son coup le plus sévère précisément au moment où tous se réjouiront de l'effondrement de l'Empire soviétique, cette autre tyrannie du XXe siècle. La social-démocratie va en effet perdre sa raison d'être en tant qu'antidote au communisme. Toute forme d'idéologie de gauche sera ainsi désormais considérée comme un utopisme défaillant, susceptible de n'aboutir qu'au goulag. Le néolibéralisme viendra combler ce vide, permettant à une poignée d'individus d'accumuler d'immenses richesses.

Ces dernières années, d'autres idéologies sont également apparues afin de combler le besoin humain en idéaux collectifs. La montée du populisme de droite témoigne du renouveau d'une fervente aspiration à des communautés nationales pures, excluant les immigrés et les minorités. De même, les néoconservateurs américains ont, avec persévérance, refaçonné l'internationalisme de l'ancienne gauche, en cherchant à imposer un ordre mondial démocratique par l'emploi de la force militaire des États-Unis.

Nous ne pouvons nous contenter de revenir au passé. En revanche, une nouvelle aspiration en direction de l'égalité sociale et économique, ainsi que de la solidarité internationale, se fait cruellement nécessaire. Il ne pourra s'agir d'un consensus similaire à celui de 1945, mais nous ferions bien, à l'occasion de cet anniversaire, de nous rappeler pourquoi ce consensus a en premier lieu été forgé.

© Project Syndicate, 2015

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