«Mangez mou...»

Les volumes de patients désormais imposés aux médecins... (Archives La Presse)

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Les volumes de patients désormais imposés aux médecins dans la législation suffiraient à rendre la profession moins attrayante aux yeux des jeunes recrues, ont fait valoir les doyens en réclamant des changements.

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Louis-Charles Rioux

L'auteur est médecin.

Ma femme est dans la cinquantaine. Presque pas de défauts et pas de grosse maladie. Mais elle est vagale. Cela veut dire que son coeur ralentit et que sa pression artérielle peut descendre elle aussi, causant des pertes de conscience.

Ça peut arriver lorsqu'elle a mal ou quand elle est surprise, comme ça s'est produit le 20 décembre dernier lorsque le brocoli est resté bloqué quelque part entre la trachée et l'oesophage, en pleine foire alimentaire du Carrefour Laval. C'est ce que son gastroentérologue de mari en a pensé lorsque son infirmière-chef d'épouse eut les yeux révulsés et perdit conscience.

Je suis intervenu un peu trop tard pour amortir sa tête, qui s'est cognée assez durement sur le plancher. Tout s'est passé si vite.

J'ai vu les gens s'activer autour; une au téléphone à parler à Urgences Santé, d'autres à déplacer ma femme sur le côté avec moi.

Les ambulanciers furent courtois, compréhensifs et efficaces, veillant sur ma femme revenue à elle.

Tout s'est bien passé... jusqu'à l'hôpital.

Un grand hôpital avec de grands corridors. Dans l'un d'entre eux, une civière, la dame au brocoli. Une femme qui a travaillé 20 ans dans cet hôpital comme infirmière à consoler, à soulager, à écouter. Elle avait dit au type du triage qu'elle avait surtout mal à la tête. Mais on a insisté pour l'asseoir dans une chaise roulante. J'ai dû la recoucher.

Il n'y avait pas juste du brocoli à la Cité de la Santé cette journée-là... Il y avait aussi quelques concombres et un grand navet qui triait les cas.

Nous étions deux dans un grand corridor à attendre la visite de l'urgentologue. Malgré que j'osai mentionner que ma femme était une ancienne employée et que j'avais aussi travaillé cinq ans dans cet hôpital, ça n'a pas eu l'air de navrer quelqu'un. Et je me disais: «Si nous, nous avons un service comme cela, qu'en est-il des patients sans contacts avec le système?»

Bon, après avoir insisté, nous voilà devant l'urgentologue qui compile sans grande passion les données de l'histoire.

«J'ai mal à la tête», a répété ma femme. «Ça a cogné fort», ai-je ajouté.

Après quelques examens sanguins, un électrocardiogramme, une radiographie de la colonne cervicale et une parole ô combien rassurante: «Mangez mou», elle a eu congé.

Mangez mou?

Nous sommes retournés à la maison. Moi le gastroentérologue et sa femme infirmière. Et on a pris un petit repas... mou.

Et depuis?

Depuis, ma femme a des vertiges qui l'ont obligée à cesser de travailler. Des vertiges post-commotion causés par une chute sur la tête, lui a-t-on dit.

Tiens, tiens...

Nous avons dû retourner à l'hôpital. Pas le même. Là où elle travaille actuellement.

Je l'ai accompagnée. J'ai étudié ce qu'il y avait autour de moi; une dame avec de l'arthrose, une autre avec un mal de dos, une jeune femme avec une cystite... personne d'instable, mais du monde plein les corridors.

Et je me suis dit: «Est-ce qu'après 20 ans de médecine, je suis désabusé et découragé ou est-ce que je vois plus clair?

«Est-ce que l'urgence est un substitut pour une bonne prise en charge en externe?

«Est-ce qu'à voir des foulures, on en vient à manquer des diagnostics plus cruciaux?

«Est-ce qu'avant le brocoli, il y avait autre chose? Et après, surtout quand on est tombé sur la tête? Un Ct-scan? Non?»

C'est une histoire difficile à avaler, vous pensez? Elle est pourtant vraie.

Mais ne vous en faites pas.

Mangez mou.

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