Dépendance aux opiacés : un problème rare

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David Lussier

Directeur de la clinique externe de gestion de la douleur chronique de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal

Dans un reportage publié la semaine dernière, la journaliste Katia Gagnon discute d'un problème de santé publique important, soit l'abus de narcotiques (morphine et ses dérivés, aussi appelés opiacés) par des toxicomanes. La facilité avec laquelle elle a pu se procurer des opiacés, grâce entre autres à des prescriptions falsifiées, est déconcertante. Il est donc crucial que les instances concernées travaillent ensemble, rapidement, afin de trouver des solutions à ce problème.

Ces solutions incluent une amélioration de la sécurité des prescriptions, mais également le remboursement par la RAMQ des traitements non médicamenteux de la douleur (par exemple, physiothérapie et psychologie) et de médicaments avec risque d'abus plus faible (par exemple, le tramadol), un meilleur accès à un médecin de famille pour un suivi régulier, plutôt qu'un recours aux cliniques sans rendez-vous, et une amélioration des ressources pour prévenir et traiter la toxicomanie.

Malheureusement, en mettant l'emphase sur l'abus de narcotiques et sur des patients rapportant être devenus dépendants à la suite d'une prescription légitime pour une douleur, le reportage donne la fausse impression qu'une majorité de patients traités avec des opiacés en deviennent dépendants, en abusent ou en vendent. Or, selon les études, moins de 5% y deviendront «accros». Si on exclut ceux qui ont une histoire préalable de toxicomanie ou de dépendance aux médicaments, ce pourcentage est encore plus faible.

Les opiacés sont prescrits pour traiter une douleur sévère, qu'elle soit aiguë ou chronique. Ils ne sont certainement pas dénués d'effets indésirables et de risques, autres que la dépendance, et sont donc prescrits avec beaucoup de prudence par la plupart des médecins, souvent très réticents à en prescrire. Dans ma pratique en clinique de douleur, je dois souvent insister pour convaincre un patient, qui pourrait être soulagé avec des opiacés, d'accepter d'en prendre. La plupart craignent énormément les risques de dépendance. Des reportages comme celui-ci ne font malheureusement qu'accentuer ces craintes injustifiées.

Il est important, quand on parle de dépendance aux opiacés, de distinguer la dépendance psychologique («être accro») et la dépendance physique. Malheureusement, le reportage ne fait pas cette distinction. La dépendance physique, très fréquente avec une prise régulière durant deux semaines ou plus, est un phénomène physiologique responsable des symptômes de sevrage mentionnés. Ces symptômes sont facilement évités en diminuant la dose du médicament graduellement. Ça ne veut aucunement dire que la personne traitée est «accro» au médicament ou «en manque», mais simplement que son corps s'est ajusté au médicament, comme c'est le cas avec plusieurs autres classes de médicaments, dont certains antihypertenseurs.

Ce reportage est le cinquième reportage publié par La Presse sur l'abus des opiacés au cours des trois dernières années. Malheureusement, pendant ce temps, aucun reportage n'a été effectué sur la douleur chronique et les lacunes du système de santé pour la prendre en charge de façon adéquate. La Semaine québécoise de la douleur chronique, du 2 au 8 novembre, serait une bonne occasion de s'y intéresser.

Réponse de la journaliste

Docteur Lussier,

Le chiffre de 5% que vous mentionnez peut paraître minime. Cependant, lorsqu'on parle à vos collègues spécialistes en dépendances, ils nous informent que leur clientèle de toxicomanes a changé du tout au tout. Ils voient désormais un type de clients qui était, auparavant, à peu près absent de leurs bureaux. Et bien souvent, ces gens ont un problème de dépendance aux narcotiques. Pour ces médecins, le problème d'abus et de surprescription est réel et aigu.

Je constate que les patients atteints de douleur chronique et les médecins qui les soignent ont été choqués par mes articles. L'Association québécoise de la douleur chronique a donné le mot d'ordre à ses membres de m'inonder de lettres. «Ignare», «stupide», «journaliste jaune»: ils n'ont pas ménagé les qualificatifs pour me transmettre leur déplaisir.

Ces gens ont malheureusement eu l'impression que je traitais tout le monde qui prend des narcotiques de toxicomanes. Ce n'était pas du tout le cas. Je leur souligne qu'en dernière partie de cette série, j'ai tenu à présenter le cas de Lise Lapierre, dont la vie a été transformée - pour le mieux! - par ces médicaments, ainsi que le témoignage d'une grande spécialiste de la douleur, la docteure Aline Boulanger, qui déplorait le sous-diagnostic dont font l'objet nombre de patients atteints de douleurs chroniques.

Merci,

- Katia Gagnon

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