Loin d'un débat rationnel

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André Desrochers

Professeur au département des sciences du bois et de la forêt de l'Université Laval, il oeuvre depuis 20 ans dans des organisations sans but lucratif visant à promouvoir la conservation de l'environnement et l'observation de la faune.

Dans le débat opposant les défenseurs du béluga et les promoteurs du projet d'oléoduc Énergie Est à Cacouna, on retrouve tout ce qu'il faut pour générer plus de chaleur que de lumière.

D'une part, les parties prenantes ont en main des informations qui laissent beaucoup de place à l'interprétation. Côté opportunités, le cabinet Deloitte avance que les retombées se chiffreraient dans les milliards pour le Québec. Une autre étude, des groupes Goodman, Équiterre et Greenpeace Canada, estime que les retombées économiques seraient négligeables.

Il est hasardeux de prédire les ambitions réelles des raffineries au Québec à l'égard des produits albertains, la dynamique des marchés internationaux ou celle des modes de production d'énergie en émergence.

Côté risques, le Groupe de recherche et d'éducation sur les mammifères marins et Pêches et Océans Canada dispose de données sur les secteurs de mise bas des bélugas et des statistiques sur les mortalités annuelles. Ces données sur les bélugas sont essentielles au débat. Hélas, malgré toute la compétence et la bonne volonté des chercheurs, il est encore difficile de dire ce qui limite actuellement le nombre de ces majestueux cétacés, même si la liste de suspects est longue. Reste aussi le problème de déterminer ce qui constituerait un nombre de bélugas «socialement acceptable» et «viable à long terme».

Quand le problème est complexe et chargé émotivement, les personnes interpelées écoutent d'abord leurs tripes. Ensuite, elles vont tenter de rationaliser cette réaction viscérale en choisissant les sources médiatiques ou techniques qui appuient leur point de vue, et en ignorant volontairement celles qui pourraient ébranler leurs convictions. En ce sens, la question du béluga à Cacouna est très similaire à celle des changements climatiques, menant trop souvent à la polarisation et au déni dans chaque camp.

Bien sûr, un débat devrait s'alimenter de logique et de faits, non pas de perceptions ou de procès d'intentions. Avec les incertitudes factuelles énoncées ci-dessus, aussi bien dire qu'on est encore bien loin d'un débat rationnel sur la question. Par ailleurs, même si les faits étaient solidement quantifiés, peut-être qu'ils ne parviendraient pas à rapprocher les points de vue de nombreux intervenants, pour qui ce débat oppose deux visions politiques: celle d'une société équitable centrée sur un environnement sain, l'autre d'une société efficace qui se donne les moyens de prospérer. Deux visions compatibles en principe, mais contrastées en pratique, comme on peut en juger en écoutant les solutions proposées par les différents partis politiques.

Il reste les perceptions, fondées ou non, et c'est avec celles-ci que l'issue de ce «débat» sera scellée. Les défenseurs du projet Énergie Est tentent d'infléchir les perceptions principalement en mettant de l'avant un optimisme économique. De leur côté, les défenseurs des bélugas sensibilisent en brandissant le principe de précaution, idée postmoderne se résumant à une aversion pathologique au risque.

On ne peut ignorer qu'une faible minorité de Québécois a voté pour les partis mettant l'environnement réellement à l'avant-scène (le Parti vert et Québec solidaire). On a beau signer des pétitions ou marcher dans la rue par milliers, la «sensibilisation» a probablement atteint ses limites. Pour les Québécois en général, le béluga compte probablement pour bien peu. Croit-on vraiment que c'est parce qu'on ne leur a pas expliqué que tant de gens qui ne connaissent rien au fleuve ou aux bélugas?

Dans ce monde où la grande majorité de la population a accès, moyennant quelques clics, à une partie significative du savoir accumulé par des civilisations entières, permettez-moi d'en douter.

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