Jouer à la roulette russe avec les aliments

Le président de la Russie Vladimir Poutine a annoncé l'interdiction de... (Photo archives Reuters)

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Sylvain Charlebois

Spécialiste de la distribution et des politiques agroalimentaires, l'auteur enseigne à l'Université de Guelph.

Le président de la Russie Vladimir Poutine a annoncé l'interdiction de l'importation d'une grande variété de produits agricoles provenant du Canada, de l'Europe et des États-Unis. Au Canada, les effets de cette décision vont vraisemblablement être ressentis dans l'industrie du porc, puisque nous exportons en Russie, chaque année, pour plus de 300 millions de dollars en produits de cette industrie.

La décision de Poutine a monté les enchères politiques à propos de la situation en Ukraine, qui dure depuis plusieurs semaines. Ces dernières mesures auront cependant plus d'impact sur les consommateurs russes que sur notre industrie agricole.

L'inflation alimentaire est actuellement de 7,9% en Russie. À côté du taux canadien de 2,9%, celui de la Russie est considéré comme dangereusement élevé. L'accès à de la nourriture abordable et aux protéines animales étant plus limité, les consommateurs russes verront vraisemblablement les prix augmenter davantage. Avec une économie au ralenti et une population décroissante, ce ne sera rien pour aider le portefeuille. En empêchant l'entrée du porc canadien, une des sources les plus économiques de protéines animales, Vladimir Poutine va nuire aux consommateurs les plus pauvres, qui ont déjà peu d'options.

À maintes reprises, les conflits entre nations ont poussé les gouvernements à utiliser les aliments en tant qu'armes. Certains pays ont pu être amenés à croire que la nourriture et l'agriculture représentent le pouvoir et, pendant des siècles, la race humaine a utilisé l'industrie alimentaire à des fins politiques et économiques. La plupart du temps, les gouvernements utilisant de telles tactiques ont dû constater qu'ils avaient tort. Manipuler l'industrie alimentaire ne garantit souvent qu'une forme précaire d'influence et d'autorité.

Ces décisions malheureuses ne sont pas que le fait d'économies émergentes ou de régimes totalitaires; elles ont été utilisées par l'Occident. L'embargo américain sur les céréales, pendant les années 70, n'est qu'un exemple. Les producteurs américains ont souffert lorsque le président Carter décida de couper l'exportation de céréales à ce qui était alors l'Union soviétique, en réponse à l'invasion de l'Afghanistan. Le résultat fut une chute des prix, ce qui pénalisa les fermiers américains alors que l'économie soviétique ne fut à peu près pas affectée. La population américaine a puni Carter aux élections suivantes. Il est cependant plus difficile de concevoir comment les consommateurs russes peuvent empêcher Vladimir Poutine de jouer ce jeu dangereux avec leur avenir.

Dans ce dernier épisode d'oeil pour oeil entre la Russie et le Canada, il est probable que les deux économies seront affectées. Mais M. Poutine et ses partisans ont plus à perdre, puisqu'il est plus difficile pour eux de trouver de nouvelles sources d'approvisionnement que pour le Canada de trouver de nouveaux marchés afin de contrer l'embargo. Certains croient que la Russie a choisi cette dernière tactique afin de soutenir sa propre industrie porcine. Développer une industrie locale demande cependant des infrastructures, des ressources et, surtout, du temps.

Pire, ce qui est en jeu ici est le bien-être et la qualité de vie du peuple russe. Les sanctions sur les importations vont vraisemblablement compromettre la sécurité alimentaire russe, déjà fragile. Jouer à la roulette russe avec la vie de sa population n'est pas une option souhaitable, même si la plupart soutiennent leur gouvernement contre l'Occident.

Malheureusement, M. Poutine devra apprendre, aux dépens du peuple russe, que l'envie de donner une leçon inspire rarement des politiques sensées. Espérons que la situation actuelle ne durera pas.




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