Les Dragons et la mobilité sociale

Les Dragons, de gauche à droite: Gaétan Frigon,... (Photo Edouard Plante-Fréchette, archives La Presse)

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Les Dragons, de gauche à droite: Gaétan Frigon, Alexandre Taillefer, Danièle Henkel, Serge Beauchemin et François Lambert.

Photo Edouard Plante-Fréchette, archives La Presse

Francis Boilard

L'auteur est enseignant de sociologie au Cégep Édouard-Montpetit.

Tout droit sortis d'un hélicoptère au sommet d'un gratte-ciel, c'est sur une note glorieuse que les cinq Dragons amorcent l'une des saisons de l'émission Dans l'oeil du Dragon. L'animateur Paul Houde nous dit d'entrée de jeu que ce sont «Des entrepreneurs nés, qui ont bâti leur fortune à partir de rien». Cela laisse entendre que leur richesse ne dépend que d'eux-mêmes, car elle découle de caractéristiques naturelles.

Dans une vidéo de présentation, Dragon Taillefer raconte que très jeune, son père lui montrait à lire les cotes de la bourse. Il fut plus tard son premier bailleur de fonds. Peu importe comment Taillefer rend compte de sa fortune, elle repose en partie sur la transmission du langage financier à une phase marquante de son éducation. Sans compter le prêt paternel de 25 000$ qui lui a permis de se lancer en affaires, ce qui n'est pas rien.

François Lambert dit qu'«avoir le sens du leadership, du bon timing, du bon jugement» ce sont «des qualités innées». Il le répète sur toutes les tribunes: «on naît entrepreneur». C'est une affirmation «À prendre ou à laisser». On apprend dans son livre que son grand-père et son père ont tous les deux été propriétaires des 5-10-15, l'ancêtre des Dollorama. Clairement, les affaires faisaient partie de son décor familial.

La biographie de Gaétan Frigon permet de soulever d'autres contradictions. «Né Dragon» en 1940, ses proches ont rapidement vu en lui la fameuse «bosse du commerce». Or, son blogue nous informe que son père a été le marchand général et le maire de son village natal. C'est d'ailleurs son père qui lui a avancé l'argent dont il avait besoin pour étudier la comptabilité à l'Université d'Ottawa.

Danièle Henkel voit aussi son succès comme la conséquence d'un trait héréditaire. La Dragonne frappa quelques murs en arrivant au Québec dans les années 90. Immigrante, mère de quatre enfants, elle n'avait pas un grand capital et les banques ont refusé ses demandes de prêts. Si elle a réussi, c'est parce que «l'intuition trace la route». Mais Mme Henkel raconte en entrevue que sa mère a longtemps été une femme d'affaires «excessivement riche», «très connue» et «réputée» au Maroc. Sa mère l'a d'ailleurs envoyée «dans de très bonnes écoles». Un bon investissement, car, avant d'immigrer au Québec, elle fut conseillère politique et économique de l'ambassadeur des États-Unis en Algérie. Mme Henkel n'est pas partie de rien, elle est repartie à neuf. Serge Beauchemin est le seul Dragon qui a vraiment commencé sa course à la case départ: en ce sens, il est l'exception qui confirme la règle.

Plusieurs études sociologiques nous montrent que la mobilité sociale, comprise comme la possibilité de changer de classe sociale au cours d'une vie, dépend surtout de facteurs externes. Comme l'illustre le cas des Dragons, il y a une corrélation entre la famille dans laquelle naît un individu et la classe sociale dont il risque de faire partie dans le futur. En période de prospérité ou de crise économique, les barrières de la mobilité s'ouvrent ou se referment. Et les décisions qui se prennent au sommet de l'État ont une influence déterminante sur les chances des citoyens d'améliorer (ou non) leur sort.

À son passage à Tout le monde en parle, Alexandre Taillefer expliquait le «retard entrepreneurial» du Québec en disant que «faire de l'argent dans les années 50-60 c'était péché». On pourrait lui répondre que le problème, ce n'est pas la richesse: c'est le discours que plusieurs tiennent sur sa création, et sur la possibilité d'en accumuler à profusion en partant de zéro.




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