Un signe du destin?

Gérard et Gisèle Ouellet... (Photo Olivier Jean, reproduction La Presse)

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Gérard et Gisèle Ouellet

Photo Olivier Jean, reproduction La Presse

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Jacques Godbout

L'auteur est écrivain. Depuis 47 ans, sa famille habite épisodiquement une maison de ferme située dans l'île Verte, face au village de L'Isle-Verte.

J'ai été profondément attristé de voir, dans La Presse, la photo de Gisèle et Gérard Ouellet, qui ont péri ensemble dans l'incendie de L'Isle-Verte. Ils ne méritaient pas, après la vie qu'ils ont connue, cette mort tragique. Tous deux avaient traversé le XXe siècle en trimant dur dans leur île du Saint-Laurent.

Gérard était le capitaine qui nous avait fait monter, au quai de la Rivière-aux-Vases, à bord de son bateau plat construit de ses mains, avec dans la cale un moteur de camion Chevrolet rafistolé et puissant. Nous avions traversé à l'Île Verte en cet été de 1967 parce que mon père ne cessait de l'évoquer sans vraiment oser y mettre les pieds. Découpée en tranches selon la tradition du pays, cette langue de terre faisait vivre quelques douzaines de cultivateurs pêcheurs, dont Gérard Ouellet, qui nous avait confié ce jour-là au curé de l'Île pour une promenade commentée (dans une grosse Buick), du bout d'en haut au bout d'en bas.

La découverte de piscines naturelles, d'une lumière vive et, depuis les falaises du nord, de baleines s'amusant ventre au soleil, nous avait ensorcelés. À la recherche d'un chalet pour l'été, nous étions repartis propriétaires d'une maison, d'une grange, d'un appentis et de 80 arpents de bois et terre, d'une mer à l'autre, avec droits de pêche en prime.

Gérard devenu notre voisin, nous lui prêtions nos champs à cultiver, il nous offrait son hareng doré fumé en échange. Cet homme savait tout faire, réparer les moteurs, ferrer les chevaux, élever du bétail. Au printemps, avec ses fils, nous plantions dans la vase à marée basse les harts de sa pêche à fascine. Une fête. J'ai longtemps cru que Gérard ne mettait pied sur la terre ferme que pour acheter de l'essence et des allumettes. Pour le reste, des vêtements à la nourriture, Gisèle tissait, entretenait un potager, canait, cuisinait. La famille comptait 14 enfants, amis des nôtres, que nous avons aimés et vus grandir et quitter l'île parce qu'il faut bien parfois gagner sa vie en ville.

Si nous allions passer la soirée chez les Ouellet, quand arrivait l'heure de partir, Gérard m'offrait toujours un dernier verre de Gin sec en insistant pour nous garder: «Fume, fume un peu!» lançait-il. Il adorait discuter des «impies» (hippies) qui venaient de louer une maison sur les crans et se promenaient tout nus. Une anecdote nourrissait plusieurs soirées avec Gisèle et Gérard.

Le temps a passé, mes parents, nos enfants et des douzaines d'amis sont venus dans l'Île et Gérard les traversait toujours à bord de son bateau, à marée haute, de jour comme de nuit. Puis il y eut de plus en plus de touristes, et un vrai traversier. La pêche et la culture de survie ne suffisaient plus. Alors Gérard a pris sa retraite, il est parti (à regret) sur la terre ferme avec Gisèle qui, au moins, se rapprochait de ses enfants. Nostalgique, Gérard allait traîner au quai, regarder la mer ou pêcher l'éperlan.

Nos amis ont ainsi atteint plus de 90 ans. Des gens solides qui avaient décidé récemment de se reposer dans une résidence pour aînés. La nuit du 23 janvier les a transformés en momies de glace. Leur église dans l'Île, le clocher frappé par un éclair, s'était aussi une nuit de janvier entièrement consumée. On oublie que le véritable nom de l'Île demeure «Notre-Dame-des-Sept-douleurs». Serait-ce un signe du destin?




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