Du droit d'ouvrir sa «gueule»

Dans une chronique datée du 18 janvier («Le débat»), Pierre Foglia évoque avec... (Photo Alain Roberge, archives La Presse)

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Photo Alain Roberge, archives La Presse

Marcos Ancelovici

L'auteur est professeur au département de sociologie à l'Université du Québec à Montréal.

Dans une chronique datée du 18 janvier («Le débat»), Pierre Foglia évoque avec nostalgie son enfance d'immigré italien en France. Selon Foglia: «à cette époque, les immigrants se comportaient en invités. Essentiellement, un invité, c'est quelqu'un qui ferme sa gueule et qui dit merci, merci beaucoup de votre accueil, c'est gentil à vous, merci, merci. (...) Pour moi, encore aujourd'hui, (...) un immigrant, c'est quelqu'un qui ferme sa gueule et qui dit merci. C'est un peu pour ça que je suis en train de capoter avec le débat sur la Charte.»

Donc, avant, c'était mieux, car les immigrants connaissaient leur place et restaient à leur place. Ils savaient que tel était le prix à payer pour avoir eu la chance incommensurable d'être accueillis à «bras ouverts».

Un déni de citoyenneté

De tels propos sont profondément choquants, car ils constituent un véritable déni de citoyenneté: on veut que les immigrants prennent n'importe quel emploi et à n'importe quelle condition, tout en acceptant d'être discriminés et stigmatisés. Et surtout, qu'ils ne viennent pas ouvrir leur «gueule» et demander à être respectés! Surtout qu'ils ne soient pas des citoyens à part entière! Ils sont là, mais on ne les accepte pas réellement; on les tolère, on leur fait une faveur. Ils devraient être reconnaissants et se faire discrets.

Lorsque M. Foglia dit «On a beau dire que le problème, c'est pas les musulmans... Un peu, quand même», il nous révèle le fond de ses craintes. Effectivement, dans tout ce débat, l'enjeu de fond n'est pas la laïcité ou la religion en soi, mais plutôt l'islam. Et surtout la peur de l'islam, dont on dit qu'il empêche toute véritable intégration.

Pourtant, on disait plus ou moins la même chose des Italiens aux États-Unis à la fin du XIXe siècle. Dans le sud des États-Unis, ils étaient considérés comme une «race» à part, non-blanche, et devaient fréquenter les écoles réservées aux Noirs. De même, en 1875, le New York Times estimait qu'ils ne pourraient jamais s'intégrer et qu'il était peine perdue d'essayer de les «civiliser». Les Italiens auraient-ils dû «fermer leur gueule» et dire merci?

Ouvrir sa «gueule» pour s'intégrer

M. Foglia sait parfaitement que les immigrants se heurtent à une forte discrimination sur le marché du travail. Il sait très bien que le racisme existe et que ce n'est pas une lubie inventée par un complot multiculturaliste. À partir du moment où l'on reconnait ces faits, comment peut-on dire que les immigrants devraient dire merci et «fermer leur gueule» ? Que je sache, M. Foglia, lui, ne s'est jamais gêné pour l'ouvrir, sa «gueule».

Devant la dérive du nationalisme identitaire québécois, les immigrants se doivent d'ouvrir leur «gueule». Nous ne pouvons espérer que de «vrais Québécois» se lèvent à notre place pour ensuite les remercier, comme nous y invite M. Foglia. Comme disait le slogan féministe: «Ne me libérez pas, je m'en charge!».

De plus, le fait d'ouvrir sa «gueule» implique justement de devenir un acteur à part entière de la sphère publique et, ainsi, de s'intégrer à la communauté politique nationale. On «gueule» parce qu'on se sent concerné et on se sent concerné parce qu'on est intégré. Pour reprendre le slogan des sans-papiers de France: «On bosse ici! On vit ici! On reste ici!». Et on pourrait rajouter, «On gueule ici!».




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