Le filet social détricoté

La ministre Agnès Maltais prévoit-elle travailler auprès des... (Photo Fred Chartrand, La Presse Canadienne)

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La ministre Agnès Maltais prévoit-elle travailler auprès des employeurs pour qu'ils dépassent les préjugés connus et communs envers les assistés sociaux.

Photo Fred Chartrand, La Presse Canadienne

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Marilyne Lafrenière
L'auteur est enseignante en histoire au cégep de Trois-Rivières et au Collège Shawinigan.

La Presse

Après que le gouvernement fédéral se soit acharné (et persiste) à détricoter le filet social qu'est l'assurance-emploi, voilà que le gouvernement provincial cisèle l'aide de dernier recours: l'aide sociale.

Les filets sociaux ont été instaurés parce qu'en toute civilisation, en toute conscience de l'inégalité des citoyens à la naissance (capacités intellectuelles, physiques, prédisposition aux dépendances, milieu socio-économique) et des détours de l'existence (perte d'emploi, problèmes de santé), on a voulu collectivement réduire les écarts, s'occuper des moins chanceux.

Par les mesures annoncées, la ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, Agnès Maltais, vise «à renforcer l'incitation au travail» pour les prestataires ayant des contraintes temporaires à l'emploi. Contraintes liées à l'âge (55 à 58 ans) et à la garde d'un enfant de 5 ans et moins. Les actuels bénéficiaires remplissant ces critères reçoivent mensuellement une allocation supplémentaire de 129$ sur le chèque de base de 604$. Cette allocation durable sera abolie pour être remplacée par une somme de 195$ mensuellement, somme versée pour la durée du programme d'insertion seulement.

Puisque 67% des prestataires proviennent de familles comptant un ou des assistés sociaux, la ministre affirme vouloir briser le cycle de la pauvreté qui prend sa forme concrète dans une certaine culture de l'aide sociale. C'est pourquoi un «parcours de réinsertion» sera mis en place.

La réinsertion implique, par définition, qu'il y a eu une première insertion suivie d'une coupure. S'il y a, comme le prétend Agnès Maltais, un «cycle de la pauvreté» à briser, la question suivante est légitime: y a-t-il eu une première insertion au marché du travail pour les bénéficiaires? Pourquoi n'y en a-t-il pas eu?

Analphabétisme, limitations (physique ou intellectuelle), problématique de socialisation, méconnaissance du marché du travail, ignorance du fonctionnement des ordinateurs figurent entre autres au banc des accusés. Dans le parcours de réinsertion, «je n'échapperai personne», promet Agnès Maltais.

Le contenu, l'organisation et la durée du programme prévu demeurent toutefois inconnus. L'allocation supplémentaire s'élevant à 195$ mensuellement pour la durée du programme ne sera socialement rentable que si l'on donne le temps aux personnes d'apprendre et de combler leur lacune. Or, trop souvent, le temps c'est de l'argent, et à long terme, on finit par manquer de l'un, de l'autre ou des deux.

La ministre prévoit-elle travailler auprès des employeurs pour qu'ils accueillent cette main-d'oeuvre? Qu'ils dépassent les préjugés connus et communs envers les assistés sociaux? Le cycle de la pauvreté et la culture de l'aide sociale ne s'entretiennent pas tout seul. Comme une pièce de monnaie, il a deux facettes.

Il est certainement tentant d'appuyer le programme d'Agnès Maltais en se disant qu'«enfin, les Bougons ont fini de profiter du système et qu'il y a du ménage qui va se faire! C'est fini l'abus». Si telle est votre pensée, sortez votre calculatrice.

D'abord, déduisez du montant du chèque d'aide sociale (de base - 604$ - ou avec allocation - 733$) les frais suivants: habitation, nourriture, électricité, vêtements, téléphone... et vous vous souviendrez qu'un salaire est nécessaire pour vivre décemment.

Ensuite, additionnez les dépassements de coûts liés au milieu de la construction, aux divers projets municipaux et aux paradis fiscaux... en fait, déposez votre calculette. On peut aisément estimer que le parcours sera long avant d'atteindre l'équivalent en économies réalisées en décousant le filet social.

Une maille à l'envers, une maille à l'endroit. L'abus n'a pas de classe sociale.

Il n'est pas un argument en soi.

Si, comme société, nous décidons de prendre en charge la réinsertion des assistés sociaux, faisons-le pour de bon: avec du temps, les ressources économiques et humaines requises. Faisons-le à une échelle considérable: pas uniquement chez les plus faibles parmi les plus affaiblis. Faisons-le dans une optique d'amélioration, pas de punition.

Maintenons les allocations et offrons-en une supplémentaire pour ceux qui choisiront l'insertion. Motivons sans contraindre. Les résultats seront plus solides.

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