Vivre dans la dignité

Cette nuit-là à l'urgence, un corridor en contreplaqué,... (Photo archives Le Soleil)

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Cette nuit-là à l'urgence, un corridor en contreplaqué, des néons fluorescents qui nous crient qu'ils ne pourraient pas être davantage fluorescents, pas de couvertures, pas de chaises, pas de verres d'eau, pas d'aide, pas de temps, pas de délicatesse.

Photo archives Le Soleil

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Sophie Bélanger
L'auteure est une journaliste de Montréal.

La Presse

J'ai suivi avec attention le dépôt des recommandations du comité des juristes experts sur le rapport Mourir dans la dignité. J'ai vu le film Amour de Michael Haneke. Un couple de vieux encore amoureux qui tente de rester humain et digne jusqu'à la toute dernière seconde de leur vie.

J'ai passé la nuit dernière dans une urgence d'hôpital de la banlieue de Montréal. Assise au bout de la civière de ma maman. Elle est atteinte maintenant du dernier stade de la maladie d'Alzheimer. Elle avait besoin de soins qu'elle ne peut obtenir à la résidence où elle habite. Rien de trop grave. Mais tout de même.

Cette nuit-là à l'urgence, un vieux monsieur y est décédé, un beaucoup plus jeune avait mangé toute une raclée dans un bar, un petit enfant avait avalé des pilules destinées à sa mère, une femme faisait des tests d'urine sans arrêt... Bref, rien pour écrire à sa mère...

Cette nuit-là à l'urgence, un corridor en contreplaqué, des néons fluorescents qui nous crient qu'ils ne pourraient pas être davantage fluorescents, pas de couvertures, pas de chaises, pas de verres d'eau, pas d'aide, pas de temps, pas de délicatesse. Bref, tout pour écrire à sa mère qui elle, a donné son aide, son temps et sa délicatesse tout sa vie. Mais elle ne le lirait pas. Elle ne sait plus ce que c'est que de lire.

On m'a chicané de ne pas l'avoir déjà dépouillée de son pyjama, en lançant une jaquette d'hôpital sur sa civière. J'ai expliqué à ma mère que j'avais besoin qu'elle m'aide, de me laisser la changer, que c'était important. J'ai pleuré comme la veille quand je voyais ces mêmes images sur grand écran. Sauf que là, c'était vrai pour vrai. La vraie vie de vrais humains.

Elle ne voulait pas, son corps demandait qu'on ne la touche pas. Son corps demandait ça même à sa fille, mais plus rien d'elle ne reconnaît ses trois enfants. On a fini par avoir de l'aide qui lui criait dans les oreilles, comme si elle avait 3 ans et qu'elle était atteinte de surdité sévère. Et les heures ont défilé froidement ainsi jusqu'à son retour à la résidence.

La vie a des fois cette capacité à se décliner à travers une gamme surprenante d'étapes, de transformations douces comme tragiques et de nouvelles manières de se révéler, qui sont tout aussi importantes que le passage au noir total. De ces moments de flottement, d'une vie qui se met à virevolter au vent, d'une tête qui revient tranquillement à son point de départ, doivent aussi émaner un souci d'humanité, de dignité.

Cette histoire est d'une banalité frappante. Comme toutes les histoires où des humains tentent de garder ceux qu'ils aiment, du côté de la vie le plus longtemps possible. Pas la vie acharnée, pas la vie médicalisée, pas la vie mécanique... Mais la vie digne. La vie d'humain. Parce que c'est aussi ça, la dignité.

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