Corruption: au-delà des pommes pourries

Fermer les yeux sur les dysfonctionnements institutionnels, c'est... (Photothèque Le Soleil)

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Fermer les yeux sur les dysfonctionnements institutionnels, c'est mettre le voile sur l'idéologie qui a engendré, par la trop grande réduction de postes au ministère des Transports du Québec, un environnement d'incitatifs à la collusion et à la corruption.

Photothèque Le Soleil

Martin Leblanc, Pierre-Yves Néron

Les auteurs sont respectivement professeur de philosophie au collège Montmorency
, directeur adjoint du Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal (CRÉUM).

Pour le premier ministre Jean Charest, quels que soient les moyens employés, commission d'enquête publique ou non, l'objectif est clair. Il l'a répété à plusieurs reprises, «il faut traquer les bandits et les mettre en prison». Autrement dit, la corruption est due à quelques mauvaises personnes et si elles sont arrêtées, le système pourra continuer de fonctionner correctement.

Ce cadre d'analyse «individualiste» est souvent illustré par la métaphore des pommes pourries, une analogie facile à comprendre, psychologiquement satisfaisante et moralement rassurante. Les pommes sont des individus, les pommes pourries sont des bandits. Le panier de pommes, c'est l'industrie de la construction, le ministère des Transports, le système, etc. Comme les bonnes pommes dans le panier, les individus qui font partie du système sont de bonnes personnes, mais quelques individus mal intentionnés peuvent corrompre le système (contaminer le panier). Pour remédier à la situation, il faut trouver les mauvaises pommes et les éliminer (mettre les quelques mauvaises personnes en prison).

Suivant ce cadre d'analyse, seuls les individus sont mauvais. Et s'il y a tant de pommes pourries, c'est qu'il y aurait une «crise morale», une perte généralisée de repères et de valeurs. Mais jamais le système n'est remis en question. Il ne faut pas s'étonner qu'on réfère constamment à ce mode d'analyse en politique, puisqu'il permet de protéger le système mis en place et ses têtes dirigeantes. En effet, suivant sa logique, une fois débarrassé des pommes pourries, le système sera sauvé et il pourra continuer à fonctionner comme avant.

On a eu recours à ce cadre d'analyse pour expliquer les scandales financiers des dernières années, comme ceux d'Enron et de Norbourg. Il y avait des méchants et des victimes. Il s'agissait de trouver les méchants, de les punir, de compenser les victimes et de trouver de bonnes personnes pour remplacer les mauvaises. Ce fut également le cadre d'analyse privilégié par le clan Chrétien pour expliquer le scandale des commandites. Et pour se défendre, l'administration Bush a aussi référé à plusieurs reprises à la métaphore des pommes pourries, notamment lorsque le scandale de la prison d'Abou Ghraib a été mis au jour en 2004. Quelques boucs émissaires (des pommes pourries), des militaires de rang inférieur, ont finalement été arrêtés et jugés, mais le système dans son ensemble n'a jamais été menacé, même si on savait au département américain de la justice que la torture était une politique de l'administration Bush.

Si ce cadre d'analyse individualiste fonctionne si bien, c'est parce qu'il est facile à comprendre. Et quelque peu simpliste. On peut condamner quelqu'un pour ses crimes, on ne peut pas faire la même chose avec un système ou une idéologie. On peut décrire les méfaits d'un bandit, alors qu'il est beaucoup plus complexe de déceler les vices d'un système, d'une institution ou d'une idéologie. On peut cibler et condamner des individus «corrompus», il est plus difficile de penser la corruption de nos institutions.

Pourtant, comme le rappelle le philosophe Daniel Weinstock, «certaines catastrophes morales récentes résultent autant de dysfonctionnements institutionnels que de la turpitude morale individuelle. Leur évitement exige de le repérer et de colmater les sources institutionnelles d'incitations perverses (Profession éthicien, 2006)». Bien sûr, il y a des personnes véreuses, mais il faut également se demander ce qui explique ces abus de pouvoir, trafic d'influence et «enveloppes brunes». Il faut se demander ce qui fait en sorte que des personnes si peu respectables accèdent à de telles fonctions, ce qui fait en sorte que gens d'affaires et politiciens en viennent à être si peu inquiétés par les dommages que des histoires de corruption pourraient avoir sur leur réputation.

Il ne s'agit donc pas ici de nier que l'analyse individualiste saisit une partie de la vérité. Mais elle reste incomplète. Nous avons besoin d'un diagnostic plus subtil, mais tout de même incisif. Nous n'assistons pas qu'à une crise de la vertu ou à une perte des valeurs d'autrefois, mais une corruption de certaines de nos institutions-clés: les dysfonctionnements de la représentativité politique et la reddition de comptes démocratiques sont réels et inquiétants. Ceux de la concurrence qui devrait animer les marchés économiques tout autant. Et les pathologies de la démocratie municipale devraient troubler notre tranquillité d'esprit.

Dans le cas qui nous concerne, fermer les yeux sur les dysfonctionnements institutionnels, c'est faire fi de la dévalorisation systématique de l'État et de l'administration publique, qui s'accompagne d'une réduction constante des ressources à leur disposition. C'est mettre le voile sur l'idéologie qui a engendré, par la trop grande réduction de postes au ministère des Transports du Québec, un environnement d'incitatifs à la collusion et à la corruption. Ces coupures ont entraîné une perte d'expertise et de savoirs, la privatisation des services normalement assumés par le gouvernement et le développement tous azimuts des partenariats entre le public et le privé. Le résultat? Ce nouvel environnement a rendu le gouvernement vulnérable au secteur privé et a créé des motivations perverses même pour des individus aux motivations ordinaires, c'est-à-dire ni particulièrement vertueuses, ni particulièrement mauvaises.

Faire appel au secteur privé n'est pas mauvais en soi. Mais il ne peut pas systématiquement remplacer l'État, parce que le public et le privé ne jouent pas les mêmes rôles et n'ont pas les mêmes objectifs. La fonction publique a pour priorité le service aux citoyens, le bien commun et elle doit rendre des comptes à l'ensemble de la population, ce qui n'a rien à voir avec la recherche du profit et le gain rapide pour les actionnaires.

En somme, une commission d'enquête ou une simple analyse éthique des scandales de collusion et de corruption qui ne mettraient l'accent que sur les manquements de tels ou tels individus passeraient à côté d'une partie importante du problème. Ce n'est pas seulement quelques individus qui doivent être sermonnés, mais les institutions d'une saine vie démocratique qui doivent être réchappées.




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