Le spectre iranien

Un policier surveille des manifestants réunis hier à... (photo: Zoubeir Souissi, reuters)

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Un policier surveille des manifestants réunis hier à Tunis pour dénoncer le parti islamiste Ennahda, qui est arrivé en tête des élections.

photo: Zoubeir Souissi, reuters

Jocelyn Coulon

L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM.

La montée des partis islamistes vers le pouvoir en Afrique du Nord n'a rien de surprenant. Après les révolutions du printemps, il ne s'agissait pas de savoir s'ils y participeraient, mais plutôt à quelles conditions. La déclaration du gouvernement libyen sur l'imposition de la charia (la loi islamique) vient de donner un aperçu de la puissance et de la détermination des islamistes à imposer leur ordre. Qu'en sera-t-il en Tunisie et en Égypte?

 

 

Le président du Conseil national de transition libyen a été on ne peut plus clair. Il vient d'indiquer que la principale source d'inspiration de la législation de son pays sera la charia. S'exprimant lors de la cérémonie de proclamation de la «libération totale» du pays, il a déclaré que toute loi contredisant les préceptes de l'islam sera considérée comme illégale. Il a cité, à titre d'exemple, la loi régissant le mariage et le divorce en Libye, qui fixe le nombre des épouses comme étant illégale, soulignant qu'elle sera abrogée parce que contredisant la charia.

En Tunisie, le parti islamiste Ennadha arrive en tête de l'élection à l'Assemblée constituante. Son programme est considéré comme modéré et son chef jure vouloir respecter les principes de la République tunisienne actuelle. Le mois prochain, on s'attend aussi à ce que les Frères musulmans - devenus modérés avec le temps et la répression - arrivent en tête du scrutin.

En Tunisie et en Égypte, comme en Libye, les partis islamistes ne sont pas majoritaires et devront donc conclure des alliances afin d'accéder au pouvoir. Pour y arriver, ils devront pratiquer l'art du compromis. Là n'est pas le problème, et certains spécialistes se sont voulus rassurants en rappelant le caractère ouvert et tolérant de l'islam pratiqué par les Tunisiens et les Libyens. C'est vrai.

Toutefois, c'est la suite qui soulève des questions. Le pouvoir transforme ceux qui y accèdent. Les exemples historiques à cet égard n'ont rien de rassurant. L'Iran, malgré ses particularités politiques et son ancrage dans le chiisme, en est un. En 1979, après un exil à Paris, l'ayatollah Khomeiny rentre à Téhéran pour y diriger la révolution. Son entourage le présente comme un homme à l'écoute du monde moderne. Au début, les modérés semblent l'emporter. Puis, c'est la purge. Après l'exécution des anciens du régime impérial, la chasse aux modérés est ouverte. Certains seront exécutés, d'autres vont s'exiler. La révolution se radicalise et veut s'exporter dans tout le monde musulman. On connaît la suite.

Doit-on alors les craindre? Les sociétés nord-africaines ont changé depuis un quart de siècle, et pas en raison de l'internet. Elles ont participé à l'immense brassage culturel, politique, économique et social observé sur les deux rives de la Méditerranée. Les économies nord-africaines sont maintenant profondément intégrées aux économies européennes et certains pays, comme le Maroc, voudraient joindre l'Union européenne. Les islamistes ne peuvent faire abstraction de cette réalité. «La société libyenne est, certes, conservatrice et religieuse, mais de là à s'inquiéter d'un péril islamiste, il faut savoir raison garder, estime Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes, à Paris. Placer l'islam - une valeur refuge pour un peuple longtemps opprimé - au coeur des lois n'a pas de quoi alarmer», explique-t-il.

S'il faut savoir raison garder, il faut aussi être vigilant. Les bouleversements de la dernière année ont libéré des forces longtemps brimées. Le meilleur comme le pire peut en surgir.

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