Nos distributeurs considèrent dorénavant plus sérieusement le marché en ligne en prenant un virage remarquable. Mais avec l’arrivée massive des magasins fantômes, les attentes changeront.

Publié le 31 mars

Nathaëlle Morisette de La Presse nous a récemment rapporté que Sobeys/IGA vient de construire un centre d’assemblage des commandes en ligne⁠1 ; l’entrepôt Voilà par IGA s’installe dans la région de Montréal, plus précisément à Pointe-Claire. Un investissement d’au-delà de 100 millions de dollars pour gérer exclusivement des commandes en ligne. Une commande de 50 articles peut s’assembler en 5 minutes. De son côté, Metro a aussi investi plus 15 millions de dollars dans un centre similaire dans l’arrondissement de Saint-Laurent pour faire un peu la même chose. Avant mars 2020, à peine 1,7 % des achats alimentaires au Canada s’effectuaient en ligne. Maintenant, selon certaines estimations, le volume dépasse le seuil des 6 % au Canada. En termes pécuniaires, on atteint presque 10 milliards de dollars en ventes au détail.

Pendant longtemps, les grandes chaînes hésitaient à consacrer leurs efforts au marché cybernétique, pensant cannibaliser leurs ventes en magasin. Par contre, en sentant la menace d’Amazon qui faisait l’acquisition de Whole Foods en 2017, les chaînes d’alimentation se sont initiées au concept d’achat en ligne avec l’approche « cliquez et ramassez », mais rien de plus. Sachant que dorénavant beaucoup de personnes resteront plus souvent à la maison, la guerre alimentaire en ligne se corse.

D’autres modèles émergent tranquillement pour assurer le service aux consommateurs qui désirent commander en ligne en pyjama, à n’importe quelle heure du jour.

Pendant que les grandes chaînes d’alimentation intensifient leur service en ligne, les magasins fantômes, connus comme des dark stores, occupent une place de plus en plus importante sur le marché canadien.

Le service de livraison d’épicerie ultrarapide Ninja vient d’annoncer la semaine dernière qu’il avait obtenu un financement de 2,8 millions de dollars pour étendre son empreinte partout au Canada, y compris au Québec, d’ici la fin de l’année. Ninja possède présentement des magasins fantômes à Waterloo et à Toronto. Ninja promet la livraison de ses commandes en 10 minutes, tout au plus. Il n’y a pas de commande minimale requise et la livraison se fait gratuitement pour les achats dépassant 10 $.

Selon le site de Ninja, leurs livreurs ont accès à des vélos électriques fournis par l’employeur et reçoivent une rémunération de 17 $ l’heure, plus des pourboires. Des conditions tout de même acceptables, puisque le salaire minimum en Ontario se situe présentement à 15 $ l’heure.

Ces nouvelles entreprises de livraison d’épicerie choisissent une autre approche très dynamique. On peut retrouver des entreprises telles que Gorillas, Gopuff, JOKR, Getir en Amérique et en Europe. Plusieurs d’entre elles ont d’abord ouvert leurs portes dans des villes européennes, ensuite aux États-Unis. Les sociétés de capital-risque y ont investi des milliards de dollars au cours des deux dernières années, depuis le début de la pandémie.

Toutes ces entreprises en démarrage offrant environ 2500 produits promettent la rapidité de livraison et elles y parviennent en grande partie en positionnant de petits centres de distribution au milieu de quartiers urbains populeux.

Contrairement aux établissements traditionnels, ces magasins fantômes restent simplistes et misent sur l’efficacité d’exécution des commandes. Normalement, les clients ne peuvent pas accéder à l’intérieur de ces installations et les fenêtres placardées avec de grands panneaux publicitaires de l’entreprise ne permettent pas aux curieux de voir à l’intérieur du local. L’éclairage intense facilite le travail des préposés pour bien voir les produits en assemblant les commandes.

Le concept des magasins traditionnels coûte une fortune pour mettre les clients à l’aise. Par exemple, certains dépensent des centaines de milliers de dollars uniquement pour l’éclairage d’accentuation. De plus, avec l’effet de la pandémie et notre idolâtrie pour la santé publique, les épiciers doivent offrir de l’espace. Les magasins fantômes n’ont aucunement besoin de se soucier de cela. Pour économiser le plus d’espace possible, ils optent pour des allées très étroites d’environ 1 m, à sens unique et marquées de flèches au sol pour faciliter la tâche des cueilleurs d’épicerie.

La conceptualisation du magasin et l’approche stratégique ne visent qu’à optimiser le temps d’exécution des commandes à l’aide d’algorithmes avancés.

Nous verrons probablement d’autres acteurs arriver sur le marché. Mais certaines villes comme New York s’opposent à l’arrivée de ces magasins en masse dans les centres-villes. Elles argumentent que ces établissements sont plutôt des entrepôts qui doivent se localiser dans un secteur industriel. Ces magasins fantômes agrémentent mal les centres urbains, selon certaines autorités municipales. Mais pour livrer en 10 minutes, la proximité avec leur clientèle est cruciale.

Sobeys/IGA et Metro sont certainement mieux équipés maintenant pour faire face à la concurrence féroce de ces magasins fantômes. Mais 10 minutes, c’est rapide, et les attentes changeront avec le temps. Durant les prochaines années, ces magasins fantômes risquent de donner du fil à retordre aux grandes chaînes d’alimentation.

1. Lisez « Grands virages chez Metro et IGA : dans les coulisses de votre épicerie en ligne »
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