Cette semaine, les jeunes du milieu scolaire sont rentrés en classe partout au Québec. Nous souhaitons un retour sécuritaire à l’école pour ces élèves et le personnel scolaire. Nous espérons que la propagation du virus SARS-CoV-2 va être limitée, considérant que notre système de santé n’est pas en mesure de soigner dignement toute la population.

Publié le 22 janvier
Joanne Liu et Samir Shaheen-Hussain Pédiatres urgentistes*

Nous sommes des pédiatres engagés auprès des populations défavorisées et marginalisées, tant au niveau local qu’au niveau mondial. Nous avons consacré la quasi-totalité de notre vie adulte à nous occuper de la santé et du bien-être des enfants, de leurs familles et de leurs communautés. Au fil des années, nous pouvons faire un constat qui persiste : l’absence des voix des jeunes dans les sphères publique et politique !

Les pédiatres ont certes un rôle privilégié à jouer pour défendre les enfants. Cependant, ça ne veut pas forcément dire qu’on doit être leur porte-parole. Nous devons plutôt les inviter à prendre la parole et à amplifier leurs voix.

Les jeunes d’âge scolaire n’ont pas régulièrement accès aux tribunes publiques pour faire partager leurs inquiétudes et leurs espoirs. Nous ne les impliquons guère dans les processus des décisions politiques.

Pourtant, les décisions politiques (par exemple, quand et comment rouvrir les écoles) ont des conséquences directes et indirectes sur la jeunesse.

Catherine Larochelle, historienne de l’enfance et professeure à l’Université de Montréal, a récemment écrit à ce sujet dans La Presse1 : « les enfants […] ont des perspectives sur le monde qui ne nous sont plus si facilement accessibles ». Elle explique que pour certains enfants, « leurs réflexions ne sont pas encore freinées par les logiques “naturalisées” du capitalisme ».

Ça ne suffit pas d’entendre parfois ces voix ici et là. On doit les solliciter et les écouter. La pandémie de COVID-19 a été dévastatrice, mais pouvons-nous utiliser cette crise historique pour enfin changer nos façons de faire ?

Des jeunes Québécois ont déjà révélé à quel point la peur de transmettre le virus aux autres (notamment des proches comme les grands-parents) est angoissante.⁠2 « L’école » et la « communauté » ne sont pas des vases clos. S’il y a une propagation importante dans la communauté, elle se reflétera dans les écoles ; l’inverse est tout autant vrai. Notre système de santé fragilisé au fil des années par des coupes néolibérales dévastatrices et des mesures d’austérité néfastes est présentement au bord du gouffre. La souffrance causée par la pandémie – y compris les vies fauchées de parents, tantes, oncles, grands-parents, gardiens, amis, voisins, etc. – a eu, et va continuer d’avoir, des répercussions sur le bien-être des jeunes.

Pas une panacée

Le retour en présentiel à tout prix n’est pas une panacée pour soulager la détresse des jeunes. Brie Villeneuve, une élève qui milite pour un retour en classe avec des mesures sanitaires sécuritaires, a lucidement déclaré au Winnipeg Free Press : « Nous sommes aux prises avec des problèmes de santé mentale parce qu’il y a une pandémie mondiale. » Le constat est limpide : un retour à l’école en présentiel ne résoudra pas les problèmes de santé mentale déclenchés par la pandémie, et celle-ci perdurera tant qu’on n’adopte pas une approche globale. La question se pose, alors : que faisons-nous pour mettre fin à cette pandémie mondiale ?

Nous ne pouvons pas aborder honnêtement cette question sans reconnaître que bon nombre des mêmes facteurs qui ont conduit à cette pandémie mondiale contribuent à l’aggravation des inégalités et des injustices sociétales : l’exploitation, le colonialisme et le capitalisme qui ravagent des populations du monde et la Terre elle-même. ⁠3

En effet, la pandémie a été un dur coup à encaisser pour les mouvements pour la justice climatique menés en grande partie par des jeunes.

D’ailleurs, bien avant la pandémie, la santé mentale de la jeunesse à travers la planète était déjà affectée par la catastrophe climatique. Une large étude publiée en 2021 dans la prestigieuse revue médicale The Lancet et réalisée auprès de 10 000 jeunes (16 à 25 ans) dans 10 pays suggère qu’en n’agissant pas sur la crise climatique de manière cohérente et urgente, les gouvernements suscitent chez les jeunes un sentiment de trahison et d’abandon des générations futures. Cette détresse est ressentie davantage dans les pays plus appauvris, ceux du Sud, et ceux qui sont plus directement touchés par les changements climatiques. Les propos d’une adolescente citée dans l’étude sont bouleversants : « Je pense que c’est différent pour les jeunes. Pour nous, la destruction de la planète est personnelle. »⁠4

Les élèves qui mènent des mouvements de protestation pour leur santé et leur sécurité face à la COVID-19 aux États-Unis nous enseignent des leçons importantes. Lors d’une entrevue accordée au Midwest Socialist, Catlyn Savado, membre du Chicago Public Schools Radical Youth Alliance (Chi-RADS), a dit : « On ne laisse pas notre humanité à la porte en entrant à l’école. » Ces jeunes apportent une façon différente d’imaginer l’éducation, imprégnée de pensée critique et de bienveillance.⁠5 En fin de compte, n’est-ce pas ce que nous voulons de nos écoles ?

En tant qu’adultes, il est temps que nous prêtions attention à ce que ces étudiants et étudiantes nous disent au lieu de parler à leur place. La jeunesse est de retour en classe, mais, en fin de compte, c’est nous qui avons encore des leçons à apprendre.

*Joanne Liu est professeure à l’École de santé des populations et de santé mondiale de l’Université McGill ; Samir Shaheen-Hussain est professeur adjoint à l’Université McGill et auteur de Plus aucun enfant autochtone arraché — Pour en finir avec le colonialisme médical canadien

1. Lisez « Où sont les enfants ? »
2. Lisez « Étude Réactions : Récits d’enfants et d’adolescents sur la COVID-19 »
3. Lisez « As Our Bodies and Planetary Systems Become « Inflamed », How Do We Heal ? » (en anglais)
4. Lisez « Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change : a global survey » (en anglais)
5. Lisez « Students Are Doing What Adults Won’t in the Fight Against Omicron »
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