Nous avons beaucoup à gagner à découvrir leur vision du monde

Publié le 18 janvier
Catherine Larochelle
Catherine Larochelle Historienne et professeure à l’Université de Montréal

Vous rappelez-vous, en ce temps bien lointain de 2019, lorsque des jeunes et des enfants de partout dans le monde se mobilisaient et faisaient entendre leur voix sur des questions urgentes, comme l’urgence climatique ? Greta Thunberg et les milliers de jeunes dans les rues de Montréal, on se souvient ? Vous rappelez-vous qu’on commençait à les écouter, pour vrai ? Que leur pouvoir d’action semblait sur une pente ascendante ?

Les enfants et les jeunes occupent beaucoup de place dans le débat social actuel – comme sujet : fermeture des écoles, santé mentale, jeunesse sacrifiée, résilience, etc. Mais eux, les entend-on encore ? Lorsque les historiens se pencheront sur les archives de la pandémie dans quelques décennies, où trouveront-ils la voix des jeunes ? Que perdons-nous à ne plus leur tendre le micro, à ne pas les impliquer dans les prises de décisions, dans l’imagination du monde « d’après » ?

En tant qu’historienne de l’enfance, je sais que l’enfance – au-delà d’être une réalité biologique, légale ou psychologique – est une expérience historiquement située. Je sais que la manière dont les jeunes ont accès (ou pas) à l’espace et au débat publics fluctue au fil du temps et selon les sociétés. Ce rôle et ce pouvoir dans l’espace public se comprennent souvent à la lumière des conceptions associées à cet âge de la vie.

Autrement dit, les valeurs et les idées qu’une société associe à « l’enfance » déterminent beaucoup la place qu’elle offre aux êtres humains catégorisés comme « enfants ».

Au XVIIIsiècle, avec les Lumières, les sociétés euroaméricaines ont fortement associé l’enfance à l’idée d’innocence (avec multiples exclusions raciales et de classe). Au XIXsiècle, graduellement, on a commencé à institutionnaliser les enfants, à les faire « disparaître » de l’espace public (tout comme on l’a fait avec les femmes, d’ailleurs) : écoles, pensionnats, orphelinats, écoles de réforme, etc.

Par la suite, à l’orée du XXsiècle, s’est ajoutée une vision idéalisée de l’enfant dans l’espace domestique. L’enfant, devenu un priceless child, a été investi d’une importance affective énorme dans la famille nucléaire, elle-même en formation. L’enfant ainsi valorisé, cet être innocent, « à protéger », « à sauver », « à éduquer », est vu comme un être « en puissance » et non comme un individu à part entière.

Les sciences psychologiques, naissantes à ce moment, ont aussi contribué à ce déplacement progressif de notre conception de l’enfance. Les historiens et historiennes se trouvent donc devant un amas considérable d’archives illustrant les discours adultes sur l’enfance, mais ils doivent parfois rivaliser d’ingéniosité pour retrouver les archives témoignant des perspectives, opinions et actions des enfants eux-mêmes.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Considérons-nous les enfants et les jeunes – les « mineurs » au sens de la loi, ceux et celles qu’on exclut du droit de suffrage, cette voix politique – comme des êtres entiers ?

Les trouvons-nous assez importants pour écouter ce qu’ils auraient à dire des enjeux pressants et fondamentaux qui les concernent et que nous discutons sans eux ?

Je crois que même s’ils n’ont pas de maîtrise en santé publique, les enfants – sans pour autant les idéaliser ou les penser comme un groupe homogène – ont des perspectives sur le monde qui ne nous sont plus si facilement accessibles. Pour certains aussi, leurs réflexions ne sont pas encore freinées par les logiques « naturalisées » du capitalisme. Il me semble qu’à l’heure actuelle, nous ne pouvons pas nous passer de ce qu’ils ont à offrir à notre vision du monde et de son avenir.

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