Mon ami Mathieu Fournier, de Gaspé, qui adorait écouter Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau, m’a appelé cette semaine pour me dire qu’il méritait une journée de deuil non pas national, mais international. En effet, il restera dans ma mémoire comme le plus blanc des Innus. Il était un amoureux des cultures, des langues et des histoires des Premières Nations d’Amérique. Ce n’est donc pas juste le Québec qui a perdu un grand sage.

Boucar Diouf
Boucar Diouf Humoriste, conteur, docteur en biologie et animateur

Serge parlait parfois, à juste raison, des Premières Nations comme d’une diversité culturelle invisible. Le Canada est un pays où l’on aime se vanter d’être un composite culturel qui se réclame du post-nationalisme. Mais cette célébration et cette grande reconnaissance de la diversité s’arrêtent quand vient le temps de regarder du côté des nations autochtones et des francophones. C’est un sujet duquel j’ai souvent discuté avec Serge Bouchard. À notre dernière conversation, il m’a parlé longuement de la Tabagie de Tadoussac, un évènement sur lequel il est revenu dans son livre intitulé Le peuple rieur.

Le 26 mai 1603, l’explorateur François Gravé du Pont accoste à Tadoussac. Dans son équipage se trouvait un certain cartographe nommé Samuel de Champlain. Le bateau transportait aussi deux Innus qui revenaient de France et qui avaient beaucoup de choses à raconter sur les Blancs qui vivaient dans ce pays et leur rapport à la royauté. Le lendemain de cette arrivée à Tadoussac, le navigateur et son équipage seront invités à une grande fête de l’autre côté de la rivière Saguenay, à la pointe Saint-Mathieu, appelée aujourd’hui la pointe aux Alouettes. La coalition laurentienne qui revenait d’une expédition guerrière fêtait une grande victoire contre les Iroquois. Le chef des Montagnais, Andabijou, y recevait ses alliés algonquins et etchemins. Cette rencontre sera le lieu de naissance d’une alliance avec les Français. L’historien Denys Delâge, dont les écrits me font aussi beaucoup de bien, parle de cette rencontre de 1603 comme de l’un des gestes fondateurs de la ville de Québec en 1608.

Mais si je reviens sur ce fait dans ce texte consacré à mon ami Serge Bouchard, c’est parce qu’il ajoutait une autre couche à la lecture de l’évènement. Il présentait aussi la Tabagie de Tadoussac comme une rencontre interculturelle.

Il est vrai que bien avant les grands explorateurs, l’Amérique était déjà une terre de grande diversité culturelle, qu’on semble ne pas voir et nommer. En fait, quand vient le temps de parler de cette autre riche diversité, on utilise des mots-valises comme Autochtones, Premières Nations ou le mot commençant par un « I » hérité des errances de Christophe Colomb. Le fait d’avoir des Indiens en Amérique est la preuve vivante que Winston Churchill avait raison de dire de Christophe Colomb qu’il était le premier socialiste au monde. En cause, quand il est parti, il ne savait pas où il allait ; quand il est arrivé, il ne savait pas où il était ; et tout ça, il le faisait aux frais des contribuables.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Bouchard en 2018

Pendant longtemps, on a parlé des Indiens d’Amérique, puis un jour, désireux de corriger le tir, on a préféré un raccourci très paresseux en parlant d’Amérindiens. Il y a aussi le mot Autochtones qui est à la mode. En reconnaissant ainsi leurs droits de natifs, on pensait faire plaisir. Mais il se trouve que le terme aurait plus de sens si on appliquait la même logique au reste de la population qui vient lointainement et récemment d’ailleurs. Si les membres des Premières Nations sont des Autochtones, logiquement le reste de la population devrait être désigné sous le vocable d’allochtones. Pour la même raison, si les Autochtones sont les Premières Nations, il faudrait continuer dans la même logique et classer le reste de la population en partant des Deuxièmes Nations, qui seraient les francophones dits « de souche ». Pour les autres, ce serait par ordre d’arrivée. Les anglophones seraient les Troisièmes Nations et pour les Sénégalais comme moi qui viennent d’arriver, il faudrait s’armer de patience et espérer ne pas être dans les trois chiffres.

Serge Bouchard a toujours plaidé pour qu’on nomme les nations par leur nom. Il n’y a rien de méchant à parler d’Autochtones et de Premières Nations, mais on peut aussi se forcer à apprendre les noms, comme on le fait avec les étrangers.

Quand on parle de l’autre diversité culturelle canadienne, les gens sont des Vietnamiens, Ukrainiens, Italiens, Chinois, etc. Mais quand vient le temps de parler de la diversité culturelle américaine précolombienne, on ne se force pas.

Pourtant, les noms existent et sont très poétiques. Au Québec, les dits Autochtones sont Abénakis, Atikamekw, Cris, Malécites, Micmacs, Naskapis, Hurons-Wendats, Algonquins, Innus, Inuits, etc. Je ne sais pas pourquoi, mais les seuls qui sont vraiment toujours appelés respectueusement pas leur nom au Québec, ce sont les Mohawks. Je vous laisse deviner la raison de cette révérence.

Serge Bouchard était un grand allié et amoureux de la diversité culturelle américaine précolombienne. Il était aussi un fouineur sans pareil qui cherchait dans les racines de l’arbre généalogique de la francophonie des Amériques. Il nous a, pendant toutes ces années, raconté des histoires de personnages francophones oubliés, mais plus grands que nature, qui ont laissé des traces aux quatre coins de l’Amérique du Nord.

On a beaucoup parlé de lois pour protéger la langue française cette semaine. Pourtant, la meilleure façon de la protéger est de connaître son histoire, de l’enseigner convenablement et de la vulgariser, comme le faisait si bien Serge Bouchard. Il est plus facile de convaincre des gens de chérir le français quand ils connaissent leur histoire et ce qu’ils doivent aux générations passées. C’est ce qu’essayait chaque jour de cultiver Serge Bouchard à la radio comme dans ses écrits. Il était un catalyseur de ce puissant moteur national appelé la fierté d’appartenance. Quand on rêvait de jouer pour le Canadien pour des raisons autres que l’argent, le club était en santé. Un arbre sans racines profondes a beau paraître géant, il demeure à la merci du vent.

Salut, mon ami Serge ! Tu resteras pour moi un des plus grands Québécois que j’ai rencontrés. T’écouter, te lire et partager des émissions m’a aidé à affiner ma compréhension de ces gens polis par leurs vagues à l’âme existentielles, comme des galets sur le rivage, à la fois durs et doux. Échanger avec toi a été un privilège, mais aussi un précurseur d’un enracinement toujours plus profond dans les battures du Saint-Laurent.

S’il est vrai, comme le disent les Malgaches, qu’un humain n’est vraiment mort que lorsque les vivants l’ont oublié, tu resteras vivant dans la mémoire collective pour longtemps.