Depuis au moins 3,5 milliards d’années, la planète est un terrain de jeu pour la vie microbienne. Alors, que signifient les 300 000 ans d’âge des Sapiens que nous sommes devant une telle ancienneté ? Ce monde invisible est en nous et autour de nous.

Boucar Diouf, Ph.D. Boucar Diouf, Ph.D.
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Tous les contacts humains sont des lieux de transaction, des occasions de voyages et d’explorations pour ces omniprésents premiers résidants de la biosphère. Ainsi, notre corps a beau être très précieux à nos yeux, pour certains microbes, il ne représente rien de moins qu’un territoire à conquérir ou à reconquérir de plus, car ils sont déjà très largement en nous. Pour reprendre la formule du microbiologiste Rob Knight, chacun de nous est un amas d’environ 10 milliards de cellules humaines et 100 milliards de cellules microbiennes. Autrement dit, si l’humain était une société à actions, les microbes y seraient majoritaires. Notre plus importante communauté microbienne se trouve dans le tube digestif. Elle est évaluée à un peu plus de 1,5 kg d’organismes. C’est le fameux microbiote intestinal.

La main est à nos parasites microbiens ce que les grands voiliers étaient aux explorateurs européens. Pour un pathogène, entrer dans la bouche, le nez, les yeux ou les voies génitales, c’est espérer réussir un projet de subversion territorial. Ainsi, un baiser a beau paraître anodin, il représente tout de même un lieu d’échange de dizaines de millions de bactéries. Ce qui peut être bien pour les systèmes immunitaires si les deux partenaires sont en santé.

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Pendant l’épidémie de grippe espagnole, certains États ont essayé de bannir l'habitude de se serrer la main, mais le naturel est revenu au galop lorsque la menace s’est éloignée, écrit Boucar Diouf.

Cela dit, en plus d’héberger des anticorps, la salive contient du lysozyme capable d’attaquer et de détruire les parois cellulaires de beaucoup de bactéries. Elle contient également une autre défense appelée le système lactopéroxydase-ions thiocynate qui inhibe la croissance de certains pathogènes.

Donc, en temps normal, les risques du baiser sont assez faibles si vous n’êtes pas en grosse chicane avec la personne qui emprisonne votre langue dans sa bouche.

Dans le cas contraire, vous pourrez apprendre douloureusement pourquoi mon grand-père disait que la langue gagne toujours à ne pas se quereller avec les dents. J’ai bien dit que le baiser était inoffensif en temps normal, car on s’entend tous que mettre sa langue dans la bouche d’un inconnu est moins recommandable en ces temps de COVID-19. Pour la même raison, on n’a pas besoin d’être épidémiologiste pour réaliser, comme le rappellent certains scientifiques, que des habitudes aussi banales que souffler sur un gâteau d’anniversaire avant de le partager, prendre une puff de la cigarette, de la vapoteuse ou du joint de cannabis d’un autre sont aussi décommandées en ces temps de pandémie.

Serrer la main de l’autre qui est un véhicule de microbes est aussi désormais prohibé. Mais d’où vient ce comportement humain ? Pourquoi continuer cette pratique quand on sait qu’elle favorise largement les échanges de germes ?

Selon une certaine croyance, la poignée de main occidentale, qui existe au moins depuis l’Antiquité, était une façon de sceller une alliance avec l’autre, de lui dire qu’on est venu en paix ou simplement de prêter allégeance à plus fort que nous. On raconte aussi qu’en plus de marquer une hiérarchie, on se serrait la main pour montrer qu’on n’était pas armé.

On secouait aussi les poignées pour prouver qu’on n’avait pas une petite arme comme une dague cachée dans la manche. Il paraît même que les soldats romains ne se contentaient pas seulement de serrer la main, mais aussi l’avant-bras.

Peut-être le faisaient-ils pour palper un peu plus large comme font encore les douaniers dans les aéroports. Évidemment, les temps ont changé et la symbolique de la poignée de main aussi. Si bien qu’aujourd’hui, certains disent lire beaucoup sur un individu, y compris la confiance en soi, à partir de ce simple geste de fraternisation. Souvenons-nous de la démonstration entre Donald Trump et Emmanuel Macron au sommet du G7 de 2018. Cette poignée de main qui devait être fraternelle s’est métamorphosée en bras de fer sous l’œil des caméras. Tout laisse croire que le jeune président français tenait solidement à rappeler à l’intimidateur en chef de la Maison-Blanche qu’il n’était pas question qu’il se soumette à sa volonté dominatrice.

Aujourd’hui, même si des épidémiologistes traumatisés par la COVID-19 réclament la fin des poignées de main, ce ne sera certainement pas demain la veille. Rappelons que pendant l’épidémie de grippe espagnole, certains États ont essayé de bannir cette habitude, mais le naturel est revenu au galop lorsque la menace s’est éloignée.

Il faut dire qu’au-delà de la dimension culturelle, la poignée de main semble jouer un rôle dans notre évolution. C’est la vision défendue dans une étude menée en Israël par l’équipe du neurobiologiste Noam Sobel de l’institut Weizmann. En utilisant un système d’enregistrement secret, les chercheurs ont démontré qu’au-delà du contact physique, la poignée de main est aussi une occasion d’apprendre sur le bouquet floral et la chimie de l’autre. Comment ? Ils ont observé qu’après une poignée de main, un peu plus 50 % des gens d’un groupe expérimental de 270 personnes portaient leur main au nez pour la sentir. Parmi les molécules échangées, les scientifiques ont trouvé, entre autres, du squalène et de l’acide hexadécanoïque. Ces deux composés sont déjà reconnus pour jouer un rôle dans les communications chimiques des chiens et des rats. Les auteurs suggèrent donc que la poignée de main serait un héritage humain de comportements largement présents chez beaucoup d’autres mammifères.

Bref, il semblerait que nous faisons autrement ce que les chiens et les rongeurs font en se jaugeant par leur senteur respective. Alors, pour terminer ce texte, je propose de remercier la nature de nous avoir guidés vers cette façon de faire bien plus civilisée que celle des chiens. En cause, sentir le derrière de l’autre qu’on vient de rencontrer aurait été un héritage bien plus bizarre que de lui serrer la main avant de porter la nôtre au nez.