Se fabriquer un ennemi en campagne électorale est une des stratégies les plus primitives encore largement utilisées dans la propagande politique pour accéder ou garder le pouvoir. L’ennemi, c’est l’autre, qu’on instrumentalise et déshumanise pour haranguer des foules, fédérer des partisans et cimenter des supporters autour de son projet.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Depuis la nuit des temps, ce fantôme que l’on agite pour paralyser la raison et rabattre des épouvantés dans les mailles de notre filet prouve son efficacité. Pour cause, elle titille des parties sombres tapies dans les profondeurs moins nobles de notre humanité. Une fois ce méchant, réel ou fabriqué, identifié et bien défini, ainsi dira celui qui veut l’instrumentaliser : « Nous sommes les forces du bien et ils incarnent le mal. Mais faites-moi confiance et je serai votre forteresse contres ces barbares qui veulent s’attaquer à vos familles et vos enfants. »

Un des politiciens qui a sans doute démontré une grande expertise en la matière est Donald Trump. Si vous ne voulez pas voir débarquer ces milliers de voleurs, de violeurs et de narcotrafiquants dans vos rues et vos ruelles, avait-il dit en 2016, vous savez ce qu’il faut faire. Je promets de construire une muraille infranchissable pour vous protéger de façon durable des colonnes d’indésirables qui marchent vers votre pays. Résultat, même si de nombreux spécialistes avaient juré impossible qu’il prenne le pouvoir, il est quand même entré en triomphe à la Maison-Blanche.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Donald Trump en campagne à Greenville, en Caroline du Nord, le 15 octobre

Mais cette dernière campagne électorale est moins facile pour Donald. On dirait qu’il n’a pas réussi à sortir de sa fabrique d’ennemis un épouvantail à la hauteur de ces colonnes de migrants qui lui avaient tant rapporté. Pourtant, on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir essayé. Il a tablé d’abord sur ce qu’il appelle le « virus chinois » en promettant de faire payer l’empire du Milieu pour son irresponsabilité, mais ça n’a pas levé. Il s’est ensuite rabattu sur la loi et l’ordre en montrant du doigt les Afro-Américains, sans plus de prise. Il y a aussi le soi-disant programme communiste de Joe Biden qui ne semble pas, outre mesure, déranger bien plus loin que ses irréductibles supporters.

Tout se passe comme si la manufacture d’épouvantails de Donald n’a pas su accoucher d’un monstre électoral suffisamment terrifiant pour faciliter sa réélection. Mais pourquoi donc cette panne d’inspiration de la part d’un mythomane de classe mondiale ? Ma réponse à cette question ne vaut peut-être pas de la chnoute, mais je vous en fais part quand même.

Par son utilisation abusive des superlatifs pour décrire tout ce qu’il a fait ou fabule, on sait tous que le président américain est obsédé par la grandeur et la grosseur. Le fameux « think big ». Il a même déjà suggéré que ses grandes mains étaient proportionnelles à la taille de sa palourde royale.

En fait, Donald est si obsédé par la grandeur qu’il voit ses adversaires qui sont de plus petite taille que lui comme une simple vermine écrasable avec le pied.

Pensons ici à ses insultes ciblant la petite taille de Michael Bloomberg, Marco Rubio et le maire de Londres, Sadiq Khan. Alors, en tant que roi des mégalos, lui faire comprendre que la puissance et la force de destruction peuvent aussi se cacher dans le monde microscopique, comme essaye de le faire le DAnthony Fauci depuis le début de la pandémie, n’est pas une entreprise des plus faciles. Que voulez-vous, quand on se croit plus grand que nature, dealer avec une créature aussi minuscule qu’un virus peut devenir très déstabilisant. Voilà peut-être pourquoi Donald, incapable de saisir comment cette si petite chose pouvait détruire une économie se gratte la tête et tourne en rond depuis le début de la pandémie. Mais comment lui faire comprendre qu’il ne sert à rien d’insulter ou de rabaisser un microbe ? Comment lui faire réaliser, comme le disait notre collègue Alexandre Sirois, que les virus sont complètement insensibles à l’intimidation ? Comme dirait mon grand-père, depuis quand la force du vent peut empêcher le soleil de suivre sa trajectoire ?

Très erratique depuis le début de la campagne électorale, Donald semble dépassé par le microbe qui menace le trône dont il est devenu totalement junky. Il a essayé de rassurer en promettant des vaccins avant les élections. Ramené à la dure réalité par les pharmaceutiques, le voilà maintenant qui parle d’immunité collective. Sans solution miracle et incapable de piler simplement sur son ego démesuré et de demander aux Américains de porter un masque, depuis son traitement royal dans un hôpital militaire, Donald semble avoir choisi la voie de la radicalisation. Il a décidé de fermer les yeux et de répéter ad nauseam que le virus n’est pas dangereux et que pour ce qui est de la gestion de la pandémie, il est le meilleur de la galaxie. Il a choisi de se rabattre sur son expertise en téléréalités. Autrement dit, sa capacité à transformer un mensonge en réalité en utilisant la télé. Pourtant, pendant que ses inconditionnels applaudissent ses balivernes, une autre partie de ses votants de 2016, forcée de s’isoler, parce que plus âgée, préfère suivre le décompte des victimes du tueur qui a déjà fait près de 220 000 morts. Lorsque Donald essaye de minimiser le drame, ces sceptiques qui avaient déjà mordu à sa précédente rhétorique de campagne répondent silencieusement dans les sondages : « Si tu es si bon pour nous protéger des méchants, pourquoi avons-nous le pire bilan des pays développés pour ce qui est de la gestion de cette pandémie ? » Et vlan dans les dents !

Si la tendance se maintient, le microbe que Donald dit avoir vaincu grâce à son système immunitaire qui ne trouve pas de comparable dans l’univers observable pourrait bien prendre sa revanche le 3 novembre. Un deuxième round pendant lequel ni son équipe de médecins ni leur traitement avant-gardiste ne pourront lui venir en aide. Mais c’est aussi très mal connaître la bête que de le déclarer presque mort, comme disent à mots couverts certains sondeurs. Disons simplement que jusqu’à maintenant, sa fabrique d’épouvantails n’a pas fonctionné, car cette fois-ci, le petit virus semble avoir positionné le grand mégalo comme l’ennemi principal de sa propre réélection.