En 1890, à Montréal, paraît un guide de savoir-vivre, L’ami des salons, sous la signature de l’énigmatique Mlle L. Nitouche. Il connaîtra cinq autres éditions, dont la dernière en 1947. En 1916, le tirage atteignait déjà 33 000 exemplaires, ce qui est énorme pour l’époque.

Marie-Pier Luneau et Jean-Philippe Warren
Respectivement de l’Université de Sherbrooke et de l’Université Concordia

On apprend dans L’ami des salons une foule de choses très utiles. Le recueil est en effet rempli de trucs, de leçons et d’informations pour qui souhaite briller en société. Il est d’ailleurs probable que certains passages soient repiqués de publications parues originellement en France.

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L'ami des salons

Le langage de l’amour

Parmi les éléments importants qu’elle expose pour notre plus grand bénéfice, l’auteure de L’ami des salons décrit minutieusement les langages secrets que les amoureux emploient dans les salons pour communiquer sans se faire remarquer.

On conçoit que l’art du mouchoir puisse être passablement obscur pour un profane. Mais, pour un initié, c’est une source inépuisable de conversations à l’abri des oreilles trop curieuses. Comment se passer d’en connaître les codes ?

Voici quelques exemples de messages qu’une jeune femme peut échanger avec un jeune homme à l’aide d’un simple mouchoir.

Si, écrit Mlle L. Nitouche, vous passez votre mouchoir sur votre bouche, c’est que vous voulez faire connaissance avec la personne que vous regardez.

Si vous le laissez tomber, c’est que vous voulez vous lier d’amitié avec elle.

Si, au contraire, vous le tournez dans les deux mains, c’est que vous êtes indifférente à ses avances.

Si, pire, vous le faites glisser dans la main, vous signifiez que vous détestez cette personne.

La maîtrise du langage de l’éventail semble encore plus difficile. Mlle L. Nitouche affirme que si vous tenez l’éventail fermé et le cordon au bras gauche, c’est que vous cherchez un fiancé. Vous ne devez donc pas prendre ce simple geste à la légère.

Si vous approchez l’éventail des lèvres, c’est que vous doutez de votre partenaire.

Si vous vous éventez rapidement, c’est que vous l’aimez beaucoup.

Si vous vous couvrez une partie de la figure, c’est qu’il doit prendre garde à vos parents.

Mais si vous vous couvrez toute la figure avec l’éventail, c’est que vous le trouvez vilain.

La précision de cette « langue muette » frappe, et on peut gager que les parents de l’époque se sont rués sur cette lecture, de manière à ne pas être analphabètes devant les dialogues se jouant dans leurs propres salons !

Une infaillible physiognomonie

Mlle L. Nitouche assure ailleurs dans son guide qu’un simple examen des caractères physiques peut dévoiler à la jeune fille la personnalité de celui qu’elle songe à épouser.

Si ce dernier a les ongles « longs et effilés », c’est un rêveur, un poète, voire un paresseux.

« Longs et plats, il sera doux et fidèle. Larges et courts, il sera brutal. Fortement colorés, votre futur sera courageux et robuste. Durs et cassants, la colère sera son apanage. Recourbés, ah ! l’hypocrite et le faux bonhomme. Mous, quelle femmelette ! Rongés, refusez, c’est un volage et un libertin. »

La physiognomonie (appelée aussi caractérologie) de Mlle L. Nitouche ne s’arrête pas aux ongles. Elle sait dévoiler l’identité profonde des personnes dans nombre d’autres traits physiques, dont le teint de la peau.

Elle avertit ses lectrices : « Mesdemoiselles, si l’on vous présente un prétendant, quel que soit le soin qu’il prenne à vous cacher son vrai caractère, étudiez son teint ! vous serez exacte. »

Vous rencontrez un homme au teint rouge sur fond jaune ? Sachez qu’il est très gai en public, mais triste et capricieux en privé.

La personne qui se tient devant vous a un teint rose sur fond blanc ? Elle est calme en public, mais méchante et emportée dans l’intimité.

Ceux dont le teint est brun sur fond rouge sont des êtres emportés et violents, mais de commerce beaucoup plus agréable le reste du temps.

Combien de lecteurs et lectrices de La Presse regrettent de n’avoir pas consulté L’ami des salons plus tôt ?

Un engouement pour les guides

L’ami des salons de Mlle L. Nitouche n’est qu’un des nombreux guides qui circulent au Québec à la fin du XIXsiècle et au début du XXsiècle. Il y a aussi Le véritable guide des jeunes amoureux, Mille questions d’étiquette, La vraie politesse et le bon ton, etc. Tous semblent avoir connu un certain succès de vente.

Or, aujourd’hui, malgré toutes nos avancées en la matière, le marché des guides de développement personnel et de psychologie populaire semble réverbérer ces conseils d’autrefois. Il n’y a qu’à regarder sur les présentoirs des pharmacies pour le constater.

Certes, dans cette production contemporaine, on n’apprend plus l’art de manier l’éventail ou le mouchoir. Mais l’apprentissage de l’art des textos et des émoticônes est-il, au fond, si différent ?

Certes, il n’est plus question non plus de se fier aux ongles ou au teint pour deviner la personnalité d’une personne. Mais la curiosité renouvelée pour la morphopsychologie montre que le désir d’en connaître davantage sur quelqu’un en se fiant à ses traits extérieurs n’a pas complètement disparu.

Les «  Mlles L. Nitouche » ont par conséquent encore un bel avenir devant elles !

Série Amours d’antan

Jeudi 26 décembre
L’amour au temps de la bourgeoisie catholique

Vendredi 27 décembre
1845 : les tourments d’un journal intime

Samedi 28 décembre
Mange, paie, aime

Dimanche 29 décembre
1890 : le langage de l’amour de Mlle Nitouche

Lundi 30 décembre
Cher bonheur conjugal…

Mardi 31 décembre
L’amour, un piège pour les femmes ?