Toujours un peu secrets, sinon suspects, les sentiments amoureux ont laissé peu de traces dans l’histoire du Québec : les mots doux prononcés dans l’intimité se sont envolés, les lettres entre fiancés ont été brûlées ou ont été perdues et les quelques preuves matérielles conservées (actes de mariage, bagues de fiançailles, etc.) n’arrivent jamais à dire la signification véritable de la passion.

Marie-Pier Luneau et Jean-Philippe Warren
Respectivement de l’Université de Sherbrooke et de l’Université Concordia

Les premiers émois amoureux d’un jeune homme

De là tout l’intérêt du journal intime de George Stephen Jones, écrit d’octobre 1845 à avril 1846. Retrouvé grâce à une chance inouïe, le journal raconte les premiers émois amoureux d’un jeune homme de 18 ans qui habite alors le faubourg Saint-Jean, à Québec*.

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Le journal de George Stephen Jones

Fils d’un père anglican anglais et d’une mère catholique canadienne-française, George fait la rencontre, en octobre 1845, d’Honorine Tanswell, elle aussi issue d’un mariage mixte. Ses premières impressions sont éminemment favorables. Il lui semble n’avoir jamais auparavant fait connaissance d’une jeune fille si « aimable et charmante ».

Dans les jours suivants, George se surprend à penser à Honorine à toute heure du jour. Il cherche à la revoir. Et plus il la voit, moins il arrive à se passer d’elle. Au retour d’une soirée pendant laquelle Honorine a joué du piano, il décrit comment lui, habituellement si loquace, est devenu pensif et silencieux en présence de la jeune femme, et comment une sensation nouvelle et agréable l’envahit chaque fois qu’il la regarde.

Or, ce qui est intéressant, c’est que George ne comprend nullement les sentiments qui l’assaillent. Il se demande pourquoi il rêve sans cesse à Honorine, pourquoi il semble si pressé de la revoir et de lui parler. « Qu’est-ce qui explique que je pense à elle ? », écrit-il dans son journal. La réponse ne vient pas : « Je ne sais pas. »

Un jour, n’en pouvant plus, il décide d’examiner froidement et calmement les émotions qui l’agitent.

Il en vient à la conclusion que ce qu’il éprouve, ce doit être ce qu’on appelle l’amour. « Ce soir, je me suis examiné et j’ai découvert que l’amour est la cause de tout cela, oui je suis vraiment amoureux pour la première fois de ma vie et c’est Mlle Honorine Tanswell que j’aime. » L’amour, conclut-il, « a pris possession de mon cœur ».

Les sentiments nouveaux de George se transforment rapidement en passion dévorante. Il se met à faire à sa belle une cour assidue. Honorine n’est pas insensible à ses avances et se révèle une partenaire qui est tout, sauf passive. Elle lui fait le présent d’une chanson qu’elle a composée pour lui. Elle l’invite à passer des soirées chez elle. Elle lui donne, selon une coutume allemande, une « philippina », c’est-à-dire une des deux amandes d’une même noix. La prochaine fois que les deux personnes se rencontrent, le premier qui dit « philippina » doit recevoir un cadeau de l’autre. George se promet de perdre, et il tient parole.

Un happy end

George brûle d’avouer à Honorine ses sentiments. « Je ne peux vivre ainsi », écrit-il. Des pages sont manquantes, mais, quand le journal reprend, la scène de la déclaration d’amour a eu lieu et le cahier est rempli de mots doux : « Honorine, tendre Honorine, ô comme je t’aime, ma tendre épouse, ma douce moitié. » George écrit dans un mauvais français : « Oui ma cher Honorine je jure partout ce qu’il y a de plus sacré au monde de ne jamais epousée une autre que toi. » Les deux jeunes gens s’échangent de petits présents, se promettent de s’aimer éternellement, projettent leur mariage, élaborent des plans d’avenir.

Par malheur pour les deux tourtereaux, le père d’Honorine s’oppose à l’union de sa fille avec un jeune homme qui n’est pas de son rang (le père de George a tout perdu dans un feu qui a ravagé son épicerie, et le père d’Honorine est issu d’une des plus honorables familles de Québec) et qui ne partage pas la même foi (George est protestant et Honorine, catholique). Il exige entre autres que sa fille redonne à George une bague qu’il lui avait offerte.

George est anéanti : il jure de ne jamais se marier si Honorine épouse un certain Gingras, que le père d’Honorine a agréé comme prétendant.

Il affirme dans son journal que nul homme n’aura jamais éprouvé autant de douleur que lui. Son malheur, s’il faut l’en croire, est total.

Le journal s’achève de manière abrupte. Nous ne savons rien des événements suivants de cette affaire de cœur. Mais les archives nous apprennent que le père d’Honorine finira par accepter le choix de sa fille et que George et Honorine seront unis très chrétiennement à la chapelle de la Congrégation un an plus tard. L’histoire de George et d’Honorine a donc un happy end.

L’universalisme de l’amour

La lecture du journal de George Stephen Jones nous apprend que peu de choses ont réellement changé en amour depuis le XIXe siècle. Mutatis mutandis, les mêmes sentiments, les mêmes mots, les mêmes gestes, les mêmes espérances et les mêmes promesses traversent le discours amoureux en 1845 et en 2019. On n’échange plus de « philippina », les filles n’ont plus à demander la permission de leur père pour fréquenter un prétendant et le mariage lui-même ne sanctionne plus systématiquement l’union amoureuse, mais on reste surpris par une description des mouvements du cœur étrangement « moderne ».

George écrit dans son journal : « Mon cœur, je l’ai donné à Miss Honorine. Ô si elle pouvait m’aimer, comme je serais heureux ! » Ne sont-ce pas là, au-delà des contextes historiques toujours spécifiques, les mots éternels de l’idéal amoureux ?

* George Stephen Jones, A Love Story From 19th Century Quebec, Peterborough, Broadview Press, 1989

Série Amours d’antan

Jeudi 26 décembre
L’amour au temps de la bourgeoisie catholique

Vendredi 27 décembre
1845 : les tourments d’un journal intime

Samedi 28 décembre
Mange, paie, aime

Dimanche 29 décembre
1890 : le langage de l’amour de Mlle Nitouche

Lundi 30 décembre
Cher bonheur conjugal…

Mardi 31 décembre
L’amour, un piège pour les femmes ?