Une arrestation de nuit. Des agents du FBI qu'on dirait équipés pour une prise d'otages à Mossoul. Et tout ça devant les caméras de CNN.

Publié le 26 janv. 2019
YVES BOISVERt LA PRESSE

C'est ainsi qu'il fallait que ça se passe pour Roger Stone, dont une des célèbres « Règles de vie » consiste à ne « jamais rater une occasion de sexe ou de passage à la télé ».

Pour qui ne connaîtrait pas le personnage, il est impératif de visionner Get Me Roger Stone, le documentaire de Netflix qui fait le tour du personnage. Il incarne fièrement à lui seul toute la dégradation des moeurs politiques aux États-Unis. Et il n'est peut-être pas exagéré de dire que sans Stone, il n'y aurait pas de présidence Trump. Dès les années 80, Roger Stone a vu en Trump un candidat républicain. Et même en faisant la part de la vantardise et de la fausse paternité, plusieurs témoins disent qu'il a créé Donald Trump, le politique.

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En 1972, ce jeune homme de classe moyenne du Connecticut parti étudier à Washington avait abandonné les études pour se consacrer à l'organisation politique. Grand admirateur de Richard Nixon (dont il porte le visage tatoué dans le dos), il s'est rendu célèbre chez les républicains pour avoir couillonné un adversaire. Élu en 1968, Nixon voyait sa candidature républicaine contestée en 1972 par Pete McCloskey. Roger Stone, utilisant un nom d'emprunt, a fait un don à McCloskey au nom de la Jeune Alliance socialiste. Il a ensuite envoyé le reçu de ce don à un journal pour démontrer que l'adversaire était un socialiste.

Il avait 20 ans.

Stone n'a pas été accusé dans le scandale du Watergate, il n'a pas joué non plus un rôle significatif dans la campagne Nixon. Mais ces années-là l'ont défini. La fin justifiait tous les moyens.

Le reste de sa carrière est un mélange de mise en scène de lui-même, de lobby pour plusieurs crapules (Mobutu, Marcos...) et d'organisation pour divers candidats républicains. Plusieurs lui attribuent la paternité de la pub politique « négative » et mensongère. La plus célèbre : en 1988, alors que Bush père luttait contre Michael Dukakis, les républicains ont diffusé une publicité montrant des détenus sortant des prisons du Massachusetts par une porte tournante. Une manière d'accuser Dukakis, gouverneur de l'État, de laisser sortir les assassins à pleines portes.

Stone ne s'en est jamais caché : le but d'une campagne électorale n'est pas d'être gentil, honorable ou pertinent. C'est de gagner. Ceux qui pensent autrement sont des « losers ».

Vous êtes pris en flagrant délit ?

« Attaquer, attaquer, attaquer, ne jamais se défendre, ne rien admettre, tout nier, lancer une contre-attaque », dit une autre de ses « Règles ».

Trump et lui étaient faits pour s'entendre...

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Stone a été un conseiller de Trump pendant une partie de sa campagne, avant d'être éjecté. On le soupçonne depuis longtemps d'avoir été en lien avec Julian Assange pour obtenir des « wikileaks » concernant Hillary Clinton.

Il est maintenant accusé d'entrave à la justice, accusé d'avoir menti au FBI et d'avoir incité un témoin à se parjurer.

On ne sait pas vraiment ce que le procureur spécial Robert Mueller produira comme rapport, ni si ça mettra vraiment fin à la présidence Trump. À moins d'une preuve claire d'un crime clair, la destitution du président est improbable dans l'état actuel des choses.

Mais quoi qu'il arrive, prenons deux minutes pour contempler la galerie de personnages louches, visqueux ou carrément bandits autour de Donald Trump.

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Le plus superbe d'entre tous est bien sûr le président de la campagne de Trump, Paul Manafort, comme par hasard un ancien associé de Stone. Parmi ses sympathiques ex-clients, Manafort compte Viktor Ianoukovitch, ex-président prorusse de l'Ukraine réfugié en Russie en 2014 après un soulèvement populaire. Ianoukovitch a été condamné hier à Kiev par contumace à 13 ans de prison pour haute trahison.

Les manigances ukrainiennes de Manafort ont mené à son inculpation devant la justice américaine, il a été condamné pour diverses accusations de fraude et est présentement détenu, tout en faisant face à d'autres accusations.

Lui aussi est mêlé à l'influence russe dans la campagne présidentielle de Trump.

Mais oublions ça un instant : ce type était le président de la campagne Trump.

Ajoutons à ça Michael Cohen, qui pendant 15 ans a été l'avocat personnel et exécuteur des basses oeuvres de Trump. Il a été condamné à trois ans de pénitencier en décembre pour diverses conduites frauduleuses - dont des paiements à des maîtresses de Trump pour acheter leur silence.

Il collabore à l'enquête Mueller et doit en savoir un bout sur les activités illégales de son ex-patron du temps qu'il était un « simple » magnat de l'immobilier. Tout comme l'ex-comptable de Trump, Allen Weisselberg, qui lui n'est accusé de rien... mais qui connaît tous les comptes de banque du patron, et qui a dû avoir chaud pour devenir un informateur du FBI...

Je passe sur le général Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale condamné pour avoir menti au FBI, sur Rick Gates, sur George Papadopoulos...

Oublions Mueller, oublions les Russes, oublions la destitution un instant.

On n'a jamais vu un président américain entouré d'autant de crapules.

Bien des gens autour de Richard Nixon ont été accusés et condamnés à la prison. Mais ils n'étaient pas des bandits notoires quand ils se sont mis au service de Nixon. Ils ont participé à diverses manoeuvres illégales pour favoriser sa réélection, espionner les démocrates et ensuite cacher ces crimes.

Tandis que dans le cas de Trump, plusieurs de ces gens-là étaient déjà réputés pour leur manque total d'éthique, quand ils n'en faisaient pas carrément étalage comme Stone.

Ce n'est évidemment pas un hasard, une malchance ou un dérapage. C'est le monde de Trump. Du bien beau monde en vérité, non ?