Jacques Larochelle paraissait incrédule et un peu sonné au bout du fil, hier matin. L'avocat de l'ex-juge Jacques Delisle était convaincu de pouvoir être entendu par la Cour suprême, et il n'était pas le seul.

Publié le 13 déc. 2013
Yves Boisvert LA PRESSE

Depuis le début de cette affaire, plusieurs des anciens collègues du juge Delisle sont incapables de croire que l'homme de 78 ans ait pu assassiner sa femme handicapée, il y a quatre ans.

Un jury en a pourtant été convaincu en 2012. Une décision confirmée entièrement par la Cour d'appel (une formation composée de deux juges n'ayant jamais siégé avec lui et d'un juge de la Cour supérieure requis pour l'occasion).

Et voilà que la Cour suprême refuse de l'entendre. Le plus haut tribunal, qui choisit ses causes, n'y a même pas vu une question importante. Dossier clos. Perpétuité. Vingt-cinq ans minimum.

Ce n'est pas une grande surprise. Le jugement unanime de la Cour d'appel semblait faire calmement le tour de tous les arguments de la défense. On voyait mal quelle controverse juridique pressante allait permettre à la Cour suprême d'entendre cette affaire.

Mais dans sa cellule, Jacques Delisle ne l'entendait évidemment pas ainsi.

«Je n'ai pas tué Nicole!» Voilà ce qu'il a dit à son avocat hier.

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De l'avis général, il aurait dû aller crier son innocence au jury, plutôt que d'user de stratégie et de miser sur la faiblesse de la preuve. Comment un ex-juge de la plus haute instance au Québec a-t-il pu garder le silence à son procès pour le pire crime du Code?

Jacques Larochelle n'est pas de cet avis: «Qu'est-ce qu'il aurait pu dire au jury au sujet de la balistique? On avait établi que le meurtre était impossible! Les propres experts de la Couronne ont fourni une preuve quasi mathématique de son innocence.»

Larochelle, considéré par bien des gens de justice comme le meilleur plaideur au Québec, est aussi... mathématicien. Pour lui, ce jugement demeure incompréhensible, totalement mystérieux, irrationnel.

Pourquoi? Parce que, dit-il et redit-il depuis trois ans, la balle qui a tué Nicole Rainville le 12 novembre 2009 ne peut pas avoir été tirée comme l'a avancé la poursuite.

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Ce matin de novembre, Jacques Delisle se dispute avec sa femme, paralysée du côté droit depuis un AVC deux ans plus tôt. Selon sa propre version donnée aux policiers, le juge retraité s'exclame: «Ça va-tu finir un jour, tout ça?» Il part faire une course, et quand il revient, une heure plus tard, il la trouve morte. Elle a pris le pistolet chargé et non enregistré qu'il conserve depuis des années, qui était rangé dans un meuble à l'entrée.

Ce qui intrigue les policiers depuis le début, c'est cette tache de fumée dans la paume gauche de Mme Rainville - la seule main qu'elle pouvait utiliser pour tirer.

Pour les deux experts de la Couronne, cette tache invalide la thèse du suicide: on ne peut tenir l'arme et recevoir des résidus de poudre dans la main.

Un expert de la défense a tenté d'expliquer la présence de la poudre en montrant qu'en tenant l'arme à l'envers, crosse vers le haut, la chose était possible, quoiqu'assez étrange.

Qu'importe ce qu'on en pense, dit Jacques Larochelle: ce n'est pas à la défense d'expliquer cela. C'est à la poursuite de prouver sa théorie hors de tout doute.

Or, la théorie de la poursuite veut que le pistolet ait été tenu par le meurtrier sur la tempe de la victime, dans un angle de 30 degrés (de l'avant vers l'arrière). Mme Rainville aurait mis sa main près du canon pour se protéger, ce qui aurait donné cette tache noire.

C'est «impossible» pour Me Larochelle: la plaie montre un trou parfaitement rond. Si le pistolet avait été à 30 degrés, le trou aurait été ovale. L'arme devait donc être placée directement sur la tempe, à angle droit. Cela est corroboré par le fait qu'il n'y a pas de tache de fumée sur la peau du visage.

Si le canon avait été placé en diagonale à 30 degrés, la fumée se serait échappée, et pas seulement sur la main, dit-il. Si le canon a été placé à angle droit, comment expliquer la tache sur la main?

Voilà pour lui tout l'insupportable illogisme de cette conclusion. La Cour d'appel a exploré la question de l'angle, pour conclure que le jury pouvait très raisonnablement accepter les explications des experts de la poursuite. Mais pas assez, pas comme il faut, dit l'avocat, qui contenait son indignation hier.

Les projets de vie commune avec sa maîtresse, l'argent, l'attitude étrange de l'accusé? Tout ça n'est que distraction, à en croire Me Larochelle.

Peut-être. Mais qui mieux que Jacques Delisle pourrait le dire, lui qui est emprisonné avec son secret?

Ça non plus, ce silence, ce n'est pas logique.