Sur le coup, j'ai cru à une arnaque. Dans un courriel, une comptable inconnue me demandait les coordonnées de Jean-Yves Archambault, un homme d'affaires injustement ruiné par le fisc dont j'avais raconté les interminables démêlés judiciaires dans une chronique.

Publié le 17 févr. 2016
Stéphanie Grammond LA PRESSE

- Un de mes clients aimerait l'aider, m'écrivait la comptable.

Hum... trop beau pour être vrai ? J'avais quand même relayé l'offre à M. Archambault, en lui suggérant d'être sur ses gardes. Mes craintes se sont envolées quand il m'a révélé le nom du mystérieux bienfaiteur : Carmand Normand.

Le fondateur d'Addenda Capital, l'une des plus grandes boîtes de gestion montréalaises, a fait fortune en 2008 lorsqu'il a vendu pour 307 millions son entreprise (dont il détenait moins de 10 % des actions). Entrepreneur et innovateur de la finance, Carmand Normand avait fait sa marque en gérant des obligations, jusque-là perçues comme des placements pépères, de façon beaucoup plus active... et payante.

L'homme de 69 ans qui partage aujourd'hui son temps entre l'Estrie et le soleil des Caraïbes se compte privilégié de pouvoir redonner aux autres, notamment à M. Archambault à qui il a expédié 10 000 $ par la poste. « J'ai pris ça directement dans mes poches. Je n'aurais jamais osé demander un reçu d'impôt ! », blague M. Normand.

Il sait ce que c'est que de se battre contre un gouvernement, lui qui a lutté durant 21 ans, qui est allé jusqu'en Cour suprême pour faire valoir les droits des actionnaires minoritaires de la société Asbestos, expropriée par Québec en 1981.

« Je me suis dit : ce gars-là, il se tient debout. On va essayer de l'aider un peu pour qu'il continue. » - Carmand Normand, fondateur d'Addenda Capital

Il est comme ça, Carmand Normand. Un esprit libre, respectueux, généreux et volontaire, énumère Benoît Durocher, vice-président directeur et chef stratège d'Addenda.

Alors que d'autres restent impassibles, lui passe aux actes quand une situation l'émeut... comme au lendemain de la défaite de la députée adéquiste Marie Grégoire, dont il admirait l'implication politique. Tellement déçu par son revers, il l'a invitée à venir prendre un café à son bureau.

« C'était comme s'il voulait me dire : allez, remonte sur ton bicycle puis repars. J'étais sa bonne cause de la journée », raconte celle qui siège aujourd'hui à la Fondation Carmand Normand.

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Créée en 2008 après la vente d'Addenda, la fondation lutte contre l'isolement des personnes âgées, la toxicomanie et les maladies mentales, une cause très chère à Carmand Normand dont l'une des filles qui souffrait de bipolarité s'est suicidée.

Le financier préfère accorder son soutien à des causes orphelines et à des organismes qui n'ont pas la capacité de récolter des millions avec de grandes campagnes de collectes de fonds. Il vise des actions très pratiques et concrètes qui ont un impact tangible et quasi immédiat.

Financer des salaires, très peu pour lui. Mais un nouveau frigo pour la Popote roulante. Des couvertures pour les Petits frères. Des cours de cuisine pour apprendre aux hommes âgés à mieux se nourrir. Ça oui !

Bon an mal an, sa fondation donne environ 150 000 $. Avec des actifs de 4,7 millions à la fin de 2014, elle compte parmi les 125 plus grandes fondations privées au Québec.

On dénombre plus de 800 fondations privées au Québec qui renferment 6,8 milliards de dollars. Certains détracteurs considèrent que ces fondations pèsent parfois assez lourd sur les orientations des organismes qu'elles épaulent.

Mais Carmand Normand se désole de ces critiques qui découragent les dons. Il s'attriste que la société ait la perception que les gens fortunés qui donnent ne le font que pour économiser des impôts.

« Une fondation permet de donner un appui personnel à des causes qui nous tiennent à coeur. Si un jour le gouvernement veut réglementer les fondations et nous dire où mettre notre argent, il n'y aura plus de fondations. »

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Pour l'instant, Carmand Normand poursuit son oeuvre en gérant l'argent de sa fondation. « Ce n'est pas très compliqué de gérer 5 millions. Je fais ça en prenant mon café le matin ! », me confiait-il alors que la Bourse s'enfonçait la semaine dernière.

Sa recette ? Quarante-cinq ans de métier... et un instinct d'investisseur peu commun, vous dira un de ses émules, Vital Proulx, fondateur de la firme de gestion Hexavest, un autre grand succès d'entrepreneuriat financier à Montréal.

Mais Carmand Normand est le premier à admettre que les marchés font la vie dure aux épargnants. D'un côté, les obligations ne rapportent que des poussières. De l'autre, les actions sont très volatiles. C'est un dilemme, avoue le gestionnaire qui a un penchant pour les actions privilégiées ces jours-ci.

Avis aux intéressés : Même si elles demeurent plus risquées, les actions privilégiées offrent une bonne valeur relative par rapport aux obligations, car elles rapportent environ 5,5 %, ce qui est presque autant que lorsque les taux d'intérêt étaient à 7 %.

Voilà pour le conseil du pro aux investisseurs. Maintenant, quel conseil offre-t-il aux jeunes qui se lancent en finance ? Quel avenir voit-il pour la place financière québécoise ?

« On ne peut pas ramener les banques et les grosses compagnies d'assurance. Mais on peut miser sur le talent et l'innovation », répond-il.

C'est pourquoi il a déjà donné personnellement 250 000 $ à l'Université Laval, son alma mater, afin que les étudiants bénéficient d'une salle des marchés à la fine pointe.

Il faut dire que Carmand Normand a toujours été très éveillé aux nouvelles technologies. Il a même été le premier à acheter des ordinateurs à la Caisse de dépôt et placement du Québec, lorsqu'il en était premier vice-président dans les années 80. Trois ordinateurs pour 25 000 $. Ouf ! Le contrôleur n'était pas convaincu... mais six mois plus tard, tout le monde en avait un !

Photo d'archives

Carmand Normand