C'est mon endroit préféré dans la maison. Au fond du salon, au bout du sofa vert de mon père, il y a un meuble magique. Un beau meuble en beau bois. Les grands appellent ça un stéréo. Il est défendu aux enfants de jouer avec. Ce qui le rend, bien sûr, encore plus attrayant.

Stéphane Laporte, collaboration spéciale LA PRESSE

Les portes ne sont pas faciles à ouvrir pour mes petites mains de gamin de 5 ans. Mais en tirant la langue très fort, j'y arrive. Voilà, c'est fait!

À droite, on voit comme une sorte de cadran. Quand on tourne le bouton, il s'allume. On voit des chiffres et on entend des sons. Quand on tourne l'autre bouton, une ligne se déplace vis-à-vis des chiffres et fait changer les sons. Des fois, on entend de la musique, des fois on entend des gens parler. C'est la radio.

À gauche, c'est encore plus merveilleux. C'est une table qui tourne. On met un disque dessus et, quand on appuie sur un bouton, un bras se lève, se pose sur le disque et fait jouer des chansons.

En dessous du tourne-disque, il y a tous les albums de mes parents. Je n'ai pas le droit d'y toucher. Mais j'y touche quand même. C'est plus fort que moi.

Ma mère est au sous-sol en train de faire du ménage. Elle doit croire que je joue dans ma chambre. J'ai le temps.

Je sors tous les disques de leur pochette et je les étale sur le plancher. Il y en a de très épais. Ce sont des 78-tours. Il faut bouger la petite manette vers le haut pour les faire jouer. La table se met à tourner très vite, et on entend un monsieur chanter en anglais. C'est Bing Crosby. Ma mère l'aime bien. Moi, je ne comprends pas ce qu'il dit, alors je le laisse sur le plancher, avec Tommy Dorsey et Frank Sinatra.

Mon album préféré a une pochette noire. Il y a dessus la photo d'un monsieur habillé en automne. Il porte une chemise, une cravate, un veston, un foulard et un manteau. Derrière lui, il y a comme une roche. Et au-dessus de la photo, il y a son nom écrit en lettres attachées. Pas facile à lire, mais en tirant la langue très fort, j'y arrive aussi. Son nom, c'est Claude Léveillée.

Je sors le disque de sa pochette, mais je ne le mets pas sur le plancher. Non, je le mets sur la table tournante. En faisant attention. Je bouge la manette vers le bas pour que ça tourne au rythme de 33-tours. Et j'appuie sur le bouton. L'aiguille sillonne le vinyle. Je mets le volume au plus bas pour que ma mère n'entende pas ma désobéissance. Et je colle mon oreille sur le haut-parleur. Le monsieur bien habillé se met à parler:

«Y a pas tellement longtemps/Vous vous rappelez, au temps du guignol, de la dentelle?/On se saoulait le dedans de pathétique/C'était la belle époque du piano nostalgique»...

Puis il se met à chanter: «Adieu rengaines qui nous suivaient la semaine/Et savaient nous réjouir quand nous vivions le pire»...

Je ne comprends pas tous les mots. Pathétique, rengaine, c'est pas évident. Mais je comprends l'histoire. Parce qu'il la raconte dans ma langue, avec mon accent. Parce que c'est pour moi qu'il chante.

Dans la collection de mes parents, c'est le seul 33-tours d'un artiste canadien-français. Il y a bien deux 45-tours de Félix Leclerc: Bozo et Moi, mes souliers. Mais les 45-tours sont difficiles à faire jouer. Il faut ajouter un machin au milieu, sinon le disque tourne tout croche. Et puis les 45-tours ne durent pas assez longtemps. Tandis que, sur un 33-tours, il y a plein de chansons à écouter avant de devoir le retourner.

Après Les vieux pianos, c'est Le rendez-vous, puis Emmène-moi au bout du monde... J'ai le temps de devenir triste. Oui, triste. C'est ce que cet album m'apprend, la tristesse. C'est un sentiment doux, la tristesse. Doux comme ma doudou, que je n'ai plus le droit de traîner partout. Quand j'écoute Claude Léveillée, ça me fait le même effet. La tristesse me calme, m'apaise, me berce. Beaucoup mieux que la joie. Claude Léveillée est un bonheur triste. Qui réveille le passé qu'on a en soi. Même à 5 ans, le passé est déjà grand.

«Sur un cheval blanc, je t'emmènerai»...

C'est à cause de cette chanson que je me fais toujours repérer. Elle joue plus fort que les autres. Ma mère arrive dans le salon:

«Stéphane, t'as pas encore sorti tous les disques de leur pochette? Tu vas les briser! Pis le stéréo, c'est pas un jouet! C'est pour les adultes. Vas-tu finir par comprendre? Va-t'en en punition dans ta chambre, tout de suite!

Penaud, le cou brisé, je marche jusqu'au fond de la maison. Puis je m'étends sur mon lit, en serrant ma doudou dans mes bras.

Ma mère ramasse les disques et les replace dans le meuble. Mais elle n'éteint pas la musique. Au contraire, elle monte le son. Ma mère aussi aime Claude Léveillée. Ma mère aussi a souvent le goût de s'enrouler dans un peu de tristesse.

Pendant que je purge ma punition, j'entends Chanson vieillotte, Arthur, Les après-midi d'hier...

Et ma punition devient une récompense qui prolonge le plaisir d'être triste.

Dès mon plus jeune âge, Claude Léveillée m'aura appris à être triste. C'est important de savoir être triste. On l'est si souvent dans la vie. Il faut comprendre que la tristesse n'est pas méchante. Qu'elle est aidante. Que c'est à ses côtés qu'on finit par trouver ce qui nous manque.

Merci, monsieur Léveillée! Votre absence me rend triste. Mais grâce à votre musique, je sais que, pour grandir, un coeur a besoin d'être triste. Un coeur a besoin des absents. Un coeur a besoin de vous.

Consultez mon blogue sur blogues.cyberpresse.ca/laporte/